Coronavirus, l’invisible ennemi

Coronavirus, l’invisible ennemi
coronavirus

Phénoménologie psychanalytique de la pandémie

La crise liée au coronavirus a provoqué un électrochoc inédit dans nos sociétés modernes. En tant que psychanalyste, j’ai pu poursuivre une bonne partie de mon activité par téléconsultation malgré les mesures de confinement appliquées, avec un accroissement notable du soutien aux personnels soignants. Cela m’a donné une fenêtre d’observation privilégiée sur cette pandémie et plus spécifiquement sur ses effets sur l’âme humaine et sur psyché. Certes, ces conséquences varient grandement selon les individus et selon les situations, mais sur un plan symbolique -et donc groupal- certaines corrélations sont observables.

Il est important de noter, dans ce propos liminaire, que soignants comme non soignants se retrouvent à parfaite égalité, en matière de souffrance psychologique. Sans doute le stress des thérapeutes exposés à la maladie et aux flux de gens en plein effondrement physique ou émotionnel est-il un peu plus élevé, mais la différence reste anecdotique, sur un plan intrapsychique : l’âme humaine souffre à l’identique, sans hiérarchisation possible. De ces multiples faisceaux de symptômes et de manifestations, le psy que je suis peut tirer des hypothèses relatives à leurs origines et éventuellement proposer des pistes d’analyses utiles, je l’espère, tant à l’orientation de l’accueil et du soin des personnes touchées, qu’à la compréhension des enjeux psychiques et situationnels. Cet article cherchera à proposer un éclairage sur ces diverses facettes psychologiques, symboliques et sociétales du choc lié au covid 19.

La trouble nature du virus et son impact psychique

Un ami médecin m’a dit un jour que l’on parlait des virus comme si l’on savait ce qu’ils étaient, alors que leur nature demeure principalement un mystère. A cheval entre le minéral et l’animal, pas vraiment vivant tant qu’ils n’infestent pas une cellule, les virus, alors que l’on est familiarisés avec leur existence, appartiennent à un règne à part dans le monde du vivant. Le débat sur la nature des virus reste ouvert et évolue régulièrement au fil des publications scientifiques. Il n’en demeure pas moins que le Covid 19, s’il possède un nom et s’il a été observé, reste un ennemi d’une forme qui nous est si étrangère que de ce point de vue déjà, il est le support possible de toutes les fantasmagories. Sorte d’étant primal, pour ne pas dire primitif, originel et préexistant à la vie organique complexe qui nous caractérise. Sans nous égarer dans ce débat infini, une bonne manière d’illustrer cette étrangeté qui nous perturbe est de considérer sa taille. Exactement comme l’univers qui est « très grand », un virus est « très petit ». Ces simplifications masquent mal le mur conceptuel que ces échelles de dimension sont : elles nous dépassent, nous perdent. Pour parler des virus, citer les chiffres échelonnant la taille de ces micro-organismes, entre 10 et 400 nanomètres, n’aide en rien. Un nanomètre est un milliardième de mètre, et le cerveau humain bute déjà sur la notion de milliard, insaisissable du point de vue de la représentation. Nous voici donc face à un ennemi invisible, dont la taille échappe à toute figuration humaine intelligible. Un mystère, mais pas seulement. Le peu que l’on en sait s’exprime dans un registre anxiogène : il s’agit de quelque chose qui existe et se développe de manière autonome en nous, qui ne peut vivre qu’en nous, de nous et qui se comporte de manière menaçante et primale. Pour le psychanalyste que je suis, ces dernières lignes pourraient tout à fait être celles d’une définition acceptable de « l’inconscient » selon Freud, voir même plus précisément celle de « l’ombre », selon CG Jung : « L’ombre est quelque chose d’inférieur, de primitif, d’inadapté et de malencontreux, mais non d’absolument mauvais. » (dans l’Âme et la Vie). Le coronavirus est bien une malencontreuse rencontre biologique et il ne possède rien de mauvais « en lui-même ». Il se contente d’exister et de faire ce que font les virus, ce qui dans notre cas provoque des symptômes problématiques… alors que nous évoluons au milieu de milliards d’autres virus et bactéries aux manifestations neutres où même bénéfiques.

Les éléments expliquant l’impact psychique de la nature du virus sont ainsi réunis. La plupart des individus ont entendu parler de la notion d’inconscient. Pour une majorité de ceux qui ont un peu compris ce qu’il en était, ce dernier a été soigneusement évité, refoulé hors du champ conscient car trop inquiétant, inconfortable : quelque chose en moi, plus puissant que ma volonté, agit potentiellement contre moi, peut m’amener à ma perte et cette chose est quasiment impossible à se représenter et à percevoir en tant que telle. On ne peut qu’en constater les effets, l’expression… éventuellement les symptômes. On parle de l’inconscient, mais ces mots pourraient tout aussi bien parler du coronavirus. Les traits et caractéristiques propres aux deux se recoupent d’une manière troublante.

A notre époque tout est facilement « psychologisé » et l’engouement pour le psy se lit dans les magazines qui pullulent comme dans les cellules d’aide psychologique qui éclosent au moindre accroc, au moindre choc, comme la nécessaire réponse à toutes les turpitudes de la vie. Tout était psy et maintenant tout est covid ! La différence majeure, c’est que si l’inconscient peut être volontairement ignoré, nié même, qui sur Terre peut échapper à l’existence du covid 19 ? Ce virus impose (à notre insu) l’inconscient comme seul horizon, comme seul sujet. Il nous met ainsi face à « ce que l’on maintient caché à grands frais tout au long de nos vies ». Il est presque représentant de l’inconscient et de sa part d’ombre, VRP infatigable qui œuvre sans relâche. Il agit comme révélateur ou miroir, nous confrontant aux pulsions et angoisses enfouies dont la plus diffuse, la plus omniprésente et la plus refoulée, la maîtresse de toutes les angoisses : l’angoisse de mort.

 

L’angoisse de mort

Toutes les épidémies et autres pandémies ont touché au rapport de l’humanité et des individus à la mort, tout comme l’existence des virus et autres agents pathogènes invisibles ne date pas d’hier. Pourquoi donc affirmer aujourd’hui ce parallèle entre le coronavirus et l’inconscient, et le ramener à l’angoisse de mort ? Bien sûr, ce rapport aurait pu être établi plus tôt dans l’histoire. Mais jamais, depuis que l’homme est confronté aux vagues de maladies qui le frappent, les éléments précipitant l’effondrement psychique et sociétal n’avaient été poussés si loin qu’en ce début de XXIème siècle.

Tout d’abord, la société moderne consumériste, dans sa quête infinie de croissance, détruit l’environnement et la biodiversité avec une méthode et une efficacité jamais atteinte. Ce drame écologique, que les experts considèrent comme la source même du déploiement de la pandémie, est né de l’appétit croissant des pays riches en termes de consommation. Or la consommation à outrance est une réponse à cette atavique angoisse de mort qui caractérise l’homo sapiens. Les publicitaires et les directeurs marketing utilisent ce levier parfaitement, vous convainquant que le bonheur -donc la fin de la peur face au trépas- réside dans un baril de lessive ou un téléphone portable. En conséquence, nous mangeons n’importe quoi, rendant nos corps malades. Nous regardons n’importe quoi, abrutissant plus encore nos cerveaux embrumés de sucres, de chimie et de graisses. Nous consommons n’importe quoi, tant que cela nous offre la distraction qui nous détourne de notre difficile condition d’Hommes. Les grands laboratoires mangeant la plus grosse part de ce gâteau en nous fournissant antidépresseurs, anxiolytiques et autres antalgiques addictifs par millions de tonnes. N’importe quoi plutôt que de penser, que de faire face à nos souffrances, que de confronter nos peurs… et en contrepartie d’apprendre, de grandir au feu de l’expérience positive mais aussi négative qu’est la vie.

Le coronavirus est l’ombre qui nous parle, l’angoisse de mort qui s’impose à nos consciences avec une violence proportionnelle à celle avec laquelle on l’a ignorée. L’éloignement de nos anciens et la dissimulation de leur décrépitude et de leur mort dans des EMS ne fait pas disparaître le fait qu’un sort biologique identique nous attend, inéluctable. Cette pandémie, frappant avant tout nos vieux, nous réintègre au forceps dans cette réalité humaine de finitude existentielle. Nous ne saurions échapper ni à la mort, ni à la vieillesse. Notre chirurgie esthétique et ses liftings, charcutage inutile, stérile, des traits d’un visage porteur de son histoire, n’aura pas fait illusion longtemps. Notre industrie du divertissement et du tourisme de masse, vecteur principal de la contamination mondiale par ses déplacements insensés, au nom du droit aux vacances et à l’oubli de la dureté de jobs vides de sens, n’aura pas non plus effacé notre statut de fragiles mortels. Au contraire, au travers de ce virus qu’elle aura disséminé efficacement de par le monde, elle le révèle avec brutalité. Voici que l’objet contraphobique usuel, la recette qui nous a été inculquée depuis des décennies, pour supporter cet état de fait, je parle de notre sacro-sainte liberté de consommer tout ce que l’on veut (et peut) se payer, nous est de surcroit retiré. La pire de nos angoisses ontologiques est brutalement libérée, révélée à nos yeux effarés et les artifices par lesquels nous la contenions à distance respectable nous sont confisqués. Réveil brutal d’une humanité endormie dans le mythe sans cesse rabaché de son immortalité. Tous les super héros d’Hollywood n’y pouvant plus rien, leurs étonnants pouvoirs ne sachant plus, dominés par la puissance d’un pauvre virus, nous faire oublier que nous allons tous mourir (un jour) et que nous en avons peur.

 

Le confinement ou le retour dans la matrice

L’inconscient qui s’incarne dans un microorganisme comme Dieu s’incarna en Jésus, l’angoisse de mort qui devient notre pain quotidien, il ne nous manquait plus qu’une église, cocotte-minute permettant la cuisson de ces ingrédients… sous pression. C’est très précisément la fonction qu’a eu le confinement.

Isolé, enfermé dans son « chez-soi », seul ou en famille, chacun s’est retrouvé confronté aux deux instances décrites plus haut. Je précise bien qu’être seul ou à plusieurs (colocataires ou proches) ne change rien à l’affaire. Passées quelques semaines de cloître, tout le monde voit émerger son univers intérieur et des questions d’ordre plus ou moins existentiel. Il faut dire que cette menace mortelle, celle-là même qui semble détenir la capacité de mettre fin à notre existence, nous plonge dans le paradoxe de nous renvoyer aux conditions de notre naissance, par le confinement. Enfermés dans notre cocon plus ou moins confortable, plus ou moins accueillant, attendant que les circonstances de la maturation d’une situation indépendante de notre volonté nous permettent de sortir, que l’autorité qui sait mieux que nous ne nous délivre, ne sommes-nous pas de retour dans la matrice ? Nous voici ramenés à des fonctions biologiques vitales, manger et dormir, mais également invités par l’enfermement avec nous même à nous regarder le dedans comme le dehors. Rester à demeure, c’est étymologiquement « tarder, passer un certain laps de temps ». Ce temps finit par user nos représentations de nous, nos compromis, nos complaisances comme nos idéalisations ; et la vérité de notre nature émerge. Ce qu’elle porte de meilleur et de moins glorieux s’impose encore et encore à notre sagacité de reclus. Les lignes de fuites, séries télés et autres apéros online ne trompent psyché qu’un temps et finissent toujours par souligner notre solitude et notre mal-être, celui des circonstances, mais aussi tous ces maux que nous avions dissimulés sous le tapis de la conscience. J’observe ainsi de véritables effondrements psychiques, des décompensations de tous ordres qui, s’ils sont récupérés dans un suivi analytique nourrissent puissamment le cheminement thérapeutique. La régression dans la matrice ouvre la régression vers psyché et/ou vers un passé oublié, rendu inaccessible par la course folle de la vie moderne. Là, les casseroles nous rattrapent, invitant à la grande vaisselle existentielle. Ou à la chute violente, pour ceux qui ne peuvent faire face à l’insupportable de leur ombre : ceux-là sont enfermés avec leur pire ennemi. Le brutal sevrage des toxicomanes illustre cette situation avec force. Se retrouver confronté au syndrome de manque et aux douleurs psychologiques terribles que les drogues tentaient d’étouffer est une « expérience limite ». Le taux de suicide dans ces populations a bondi avec le confinement, mais le drame ne guette pas seulement ces populations facilement stigmatisées. Accro au travail, accro au sport, accro au shopping ou accro au sexe, les multiples dérivations à la souffrance que les humains savent s’inventer pour traverser le temps d’après la naissance, tombent. Mais au lieu d’un retour vers l’idéalisée matrice originelle, décrite dans le mythe du paradis perdu, notre virus de Chine les réexpédie dans leur matrice, celle-là même qu’ils fuyaient par ces divers moyens. Ne dit-on pas « mon intérieur » pour décrire son logement. L’intérieur de l’être, l’âme et sa nature inconsciente se referme aussi sur eux. Blessures de l’enfance et manques affectifs redeviennent incontournables, les rattrapant comme un tsunami face auquel ils n’ont plus ni moyens, ni latitude pour fuir. Si le psychanalyste y voit un inestimable cadeau, une occasion extraordinaire de comprendre et de croître, la majorité des gens rejettent cette mécanique de l’ombre, ne désirent pas rencontrer leur inconscient et n’y perçoivent que de l’inconfort. Or, le confort, l’absence de contrainte et d’effort sont les chevilles ouvrières de notre monde post-moderne consumériste. Bien entendu, les thérapeutes, psy et autres, savent que le chemin ne peut se parcourir sans efforts, sans intégrer les difficultés au périple et donc, sans un certain inconfort. L’acceptation de cette réalité caractérise l’âge adulte et la maturité, ce qui amène à se questionner sur le genre d’individus que notre société fabrique. Tout plutôt que savoir, tout plutôt que souffrir, tout plutôt qu’accepter la dure réalité de notre fragilité de mortels.

Quoi qu’il en soit, la pression monte avec le temps de réclusion. Dans la matrice, le fœtus grandit, son espace s’amenuise, il baigne dans un liquide amniotique qui se dégrade avec l’accumulation de ses propres déjections. Pour ceux qui auront travaillé sur eux-même, employant cette épreuve pour mieux se connaître, la naissance sera vraiment libération. Parmi mes patients, j’observe de vrais bonds thérapeutiques, de vifs progrès, acquis à grands frais mais d’une inestimable valeur. Ils sortent de la matrice en y ayant pris le temps -et fait l’effort- de croître. Par ailleurs, je constate aussi que bien des gens nient l’épreuve et s’extraient du confinement en prétendant n’être pas affectés. Ceux-là ont généralement le regard hébété de celui qui n’est pas sûr d’être bien réveillé et se demande si le rêve (ou le cauchemar) se poursuit. Bien entendu, la société de consommation les remettra vite sur pieds, leur proposant le nouvel achat qui enfin, leur permettra de laisser cette épreuve absurde derrière eux et leur offrira le vrai bonheur. Le lecteur aura compris, dans ma légère exagération, que le retour de cette population à la vie normale m’inquiète plus qu’il ne me réjouit et me laisse à penser que peu de fruits seront tirés de cette mémorable expérience. A moins que ces fruits n’aient une valeur fiduciaire et puissent se monnayer sur une place boursière.

 

Nation et gouvernants face au covid 19, un cas d’école œdipien

Lorsque l’on évoque le complexe d’Œdipe, on se réfère à une triangulation entre l’individu et ses parents. Père et mère sont donc, dans cette représentation de ce qui fonde un être, une abscisse et une ordonnée auxquelles il se trouve soumis. Ne pouvant échapper à cette appartenance biographique, les sujets humains portent tous en eux l’empreinte de ces matrices maternelles et paternelles et y réagissent, s’y adaptent instinctivement, pour ne pas dire inconsciemment. L’expérience du coronavirus et du confinement possède certaines de ces caractéristiques symboliques et à ce titre mobilise psyché sur un plan collectif comme personnel.

Le groupe social, le peuple, la nation, masse vivante et mouvante, accueillante ou inquiétante contient et définit en partie l’individu. Elle est une entité archétypale, dont la majeure partie des traits appartiennent au registre maternel. Ne dit-on pas la mère patrie ? Le second terme de cette expression, patrie, provient du mot père et pourtant nous verrons plus loin que ce n’est pas non plus de ces derniers que jaillira la lumière. Cette immense matrice maternelle, constituée de tous les liens avec chacun de ses enfants, induit un sentiment d’appartenance (ou de rejet), mais dans tous les cas participe peu ou prou à l’identité de ses membres.

Associée à cette figure de mère qui porte en partie son nom, se trouve donc celle du père, constituée des gouvernants et des organes décisionnaires. Entité paternelle supposée protéger et imposer la loi pour le bien commun, posséder une juste et saine verticalité et surtout, une capacité de discernement et de prise de décision à la fois logique et efficace où le bon sens à la part belle. Une gouvernance « en bon père de famille » dirait un juriste. On appréhende aisément les fonctions d’accueil et d’intégration de la figure de la mère-nation et celles de régulation et de protection de l’entité père-gouvernants. Ce binôme donne à vivre une expérience très particulière aux gens, aux citoyens, en cette période de pandémie. L’analyse qui suit concerne particulièrement les pays qui me sont proches, c’est-à-dire la Suisse et la France, mais aussi l’Italie et l’Espagne, dont la culture comme les choix stratégiques face au covid 19 sont très similaires.

En psychanalyse, le rapport aux parents est une thématique incontournable et récurrente, tant la petite enfance et l’établissement de la personnalité et des structures psychiques sont au cœur de notre pratique. Là, la crise du virus et les mesures d’exception (confinement, fermeture des commerces, distance sociale…etc.) qui l’accompagnent donnent, au niveau collectif à revivre -généralement sans en avoir conscience le moins du monde- certaines de ces modalités œdipiennes. Dans cette situation extraordinaire, la mère nation doit protéger ses enfants, le peuple. S’impose alors à tous le confinement, l’enfermement chez soi, sans distinction de race ou de rang social, dans une intégration des individus dans un agrégat indifférencié. Pour réguler son angoisse, notre mère protectrice se fait donc ogresse et digère chacun de ses enfants, les avale tout crus, les précipitant dans une régression vers la matrice, l’utérus de leur habitation. Tous égaux dans le nivellement par le bas de leurs libertés, tous bloqués dans un état végétatif, nourris au cordon ombilical de la télévision et des quelques emplettes autorisées. Cette situation peut faire écho aux relations vécues auprès de mères abusives, dictatoriales ou simplement envahissantes (notamment de la sphère privée, intime). Dans tous les cas, une des signatures de ces mécaniques d’abus est que la mère « mange » son enfant pour son bien, parce que c’est mieux pour lui. Relation fusionnelle antithétique de l’individuation, ces mères toutes puissantes à la -plus ou moins douce- emprise sur leurs rejetons laissent des traces, des blessures au plus profond des structures psychiques inconscientes. Ces failles du rapport à la mère commencent à se mettre en place dès la vie intra-utérine et sont à ce titre quasiment intégrées à la personnalité et aux structures psychiques fondamentales. Elles sont de ce fait extrêmement difficiles à atteindre, dans le travail analytique. Le confinement exigé, imposé à la personne par la mère-nation ogresse, créature d’une dimension et d’un pouvoir que nul ne peut éclipser, renvoie la personne infantilisée dans la matrice. Vers sa matrice. En téléconsultation remontent chez les patients des interrogations sur des fondamentaux relationnels, sur l’attachement et le lien, autant de réalités psychiques véhiculées et transmises principalement par la mère. Les rêves témoignent eux aussi de ce retour sur cet endroit du Soi et offrent des éclairages vivides sur l’imprégnation infantile du rapport à la mère. Or, c’est aussi à cette époque de la fondation du moi, dans la première décennie de l’infant, que l’angoisse de mort de la mère, ou plus précisément son pendant, la peur de la non-existence, se transmet. Sous l’emprise de la mère qui -inconsciemment- projette toutes ses peurs sur lui (tu vas te faire mal, tu vas prendre froid… bref, tu peux mourir) pour le protéger, l’enfant intègre cette part d’ombre exogène dans son inconscient. Nous avons évoqué l’angoisse de mort et sa résurgence actuelle. Cet étrange rapport à la nation qui nous veut du bien en nous faisant du mal s’inscrit dans le même registre. Celui qui le souhaite est invité à des prises de conscience qui auraient été ardues à réaliser autrement, revivant dans son quotidien les circonstances symboliques de sa blessure. Cependant, la majorité des gens ne veulent absolument pas se confronter à ces émotions, à ces souvenirs, à ces meurtrissures. Moins encore dans l’inconfort déjà marqué du confinement. C’est leur plus strict droit, même si les effets de ce complexe réactivé par les circonstances se font tout de même sentir : entre sidération ou accélération de la fuite, somatisation et dépression.

Je mets ici l’accent sur les effets pathogènes du confinement et sur leurs ramifications symboliques. On peut tout de même noter que le sentiment d’appartenance, l’immersion dans cette mère-matrice produit aussi quelques bonnes choses : solidarité et entraide sont par exemple des manifestations de la conscience positive du lien, tout comme les applaudissements des personnels soignants signent la reconnaissance de « ce qui prend soin » dans le groupe social qu’est la nation. En même temps, les soignants assument officiellement et très courageusement cette fonction maternante de portage des angoisses et de réassurance. Il est peu surprenant que depuis leurs cocons, leurs matrices, les gens acclament cette dévotion qui fait écho à celle d’une maman bienveillante.

Dans l’Œdipe, l’envahissement potentiellement phagocytant de la mère est supposé être tempéré par le père. Ici, nos gouvernants imposent en effet la loi, mais semblent avancer au petit bonheur la chance, montrant un visage instable, pour ne pas dire incohérent. Subitement forcés à endosser ce rôle normatif de père, nos dirigeants se retrouvent eux-aussi confrontés à leurs propres limites internes et aux mêmes angoisses que tous les autres humains. Dommage qu’ils n’aient eu plus de hauteur relativement à la situation et plus de profondeur vis-à-vis d’eux-mêmes. Dissimulations, communication qui se contredit d’un moment à l’autre… l’inconstance et l’évident manque de perspective et d’expertise de ces pères laisse aux citoyens un goût amer d’incompréhension. Ils se font complices de la mère ogresse, restent flottants, à la dérive et livrent les enfants sur un plateau. Au lieu de trancher et de décider, avec courage. En conséquence, les mesures prises semblent de plus en plus injustes, pour ne pas dire inadaptées à la réalité, et l’État qui devrait être le père normatif qui rassure se mue en père fouettard qui inquiète. Pour affirmer ce pouvoir chancelant et ces décisions aux fondations branlantes, les autorités usent donc d’autoritarisme. Répression policière, amendes, course paranoïaque au durcissement des règles juste pour durcir, pour tenter de montrer sa détermination (où de s’en convaincre)… nos décideurs jouent dans cet Œdipe le rôle de père abuseur, brutal et autocentré, de plus en plus éloigné de sa progéniture. Cette dernière développe progressivement à son encontre une méfiance et un désaveu, tout en se soumettant à sa loi inique, pour limiter les conséquences mauvaises. Le fond du problème, la régulation d’une pandémie et la préservation de la santé, devient secondaire aux angoisses que ces pères défaillants provoquent : peur de la punition disproportionnée, de l’injustice, des réactions arbitraires et pulsionnelles.

La combinaison des deux facteurs, père-état et mère-nation imposant un retour à l’Œdipe, conscient ou non, accepté ou non, ouvre des champs exploratoires infinis. D’autant plus que le confinement en donne le temps ! Plus que de le donner, il l’impose. L’introspection est là, qu’on le veuille ou pas. Les gens revivent ou revisitent des violences réelles de leur passé, se remémorent des enfermements vraiment vécus psychiques où physiques, des abus refoulés, des contraintes et tyrannies qu’ils ont subies.

Le bonheur variable avec lequel les individus réagissent à ce grand bain psychique, à l’irruption de psyché et de des angoisses refoulées semble confirmer cette hypothèse. Que l’analyse proposée vous parle ou qu’elle vous rebute, nul ne nie la souffrance psychique engendrée par la situation. Pour réagir à cette souffrance, les gens ont trouvé un moyen nouveau, logiquement régressif lui-aussi : les réseaux-sociaux.

 

L’enflammement des réseaux sociaux : une réponse contraphobique

Ce qui se lit sur les pages des divers réseaux sociaux que compte internet témoigne d’une tendance assez universelle : l’être humain éprouve le besoin de s’exprimer, plus encore lorsque sa liberté de mouvement lui est retirée. Comme évoqué plus haut, les modalités de ce retrait étant particulièrement anxiogènes, la reprise en mains de « ce que je dis au monde » donne une rassurante illusion de maîtrise. De maîtrise de quelque chose dans ce brouhaha mortifère, d’une chose qui affirme visiblement que j’existe. Double bénéfice qui explique le déferlement de points de vue, de partages et de conflits, online. Pourtant, l’illusion existentielle se la dispute à l’illusion de maîtrise. Le « moi je… » sur Facebook est aussi productif qu’un passage aux toilettes : on y dépose quelque chose d’encombrant, mais cette fois, sur la place publique. Paroles et opinions noyés dans une masse, nouvelle matrice pseudo-maternelle où tout est permis. L’image des toilettes ci-dessus dit bien à quel niveau se situe le rapport à la mère : au stade anal du développement de la personnalité. Fétides trésors déposés dans l’urne, attendant d’être « likés » par maman. Dans tous les pays riches, l’inattendue et pathétique ruée des sociopathes du papier toilette, prêts au besoin à se battre avec quelques concurrents trop enthousiastes pour obtenir ce bien de toute première nécessité face à la mort par arrêt respiratoire, démontre par le ridicule cet état régressif préoccupant. Je ne développerai pas plus tant chacun aura compris que cette réponse virtuelle, égocentrée et infantile est non seulement stérile, mais détourne des vrais enjeux, intérieurs et psychologiques. C’est sans nul doute pour cette raison que ce moyen de tromper la peur (et l’ennui) connaît un tel succès.

Pourtant, on ne peut pas non plus enlever à internet la capacité de répondre au vide d’information et de sens imposé par les médias, vautrés dans un catastrophisme trop vendeur pour y résister. Vide d’information et de sens qui semble être soit l’outil, soit l’état de nos politiques oscillants. Encore faut-il que dans la jungle du net, celui qui cherche des réponses ait la capacité de les trouver, puis de trier et de discerner.

Pour conclure, je dirai simplement que si cet article souligne certains aspects pathologiques de la situation liée au covid 19, j’espère que vous y aurez aussi lu la chance incroyable qui nous est offerte. Certes, chance de repenser notre modèle de société et notre rapport à l’environnement et à la nature, mais pour ce qui concerne le psychanalyste, chance d’atteindre et de travailler des fondamentaux profondément enfouis dans l’inconscient. Comme je l’ai évoqué, je constate, parmi mes patients, de véritables sauts quantiques, progressions inopinées et inespérées au regard des temps troubles et de la distance imposée dans le travail par la téléconsultation. Pourtant, les faits sont là et de mémoire de thérapeute, je n’ai jamais vu telle densité de catharsis et de prises de conscience majeures en si peu de temps. Sur un mois, il s’agit de près d’un quart des patients, ce qui est une proportion extraordinaire. Il y a aussi quelques aggravations, notamment sur les profils obsessionnels et certains borderline, mais les psys savent tous que si les chutes sont légions, les progrès essentiels sont de précieuses raretés acquises de haute lutte. Je préfère donc me focaliser sur ces derniers.

La nature respire de nouveau, avec la cessation des activités humaines. Plantes et animaux déploient leur fertile beauté, en ce début de printemps 2020. L’âme humaine semble étroitement liée à cette réalité et la floraison des avancées psychiques suit le même mouvement. De ce point de vue-là -et j’ai conscience de parler d’une exception- la crise du coronavirus aura été bénéfique.

Damien Halgand-Moreau

 

Le nez

Le nez

Le nez : Cet organe insoupçonné voire délaissé – état des lieux et perspectives thérapeutiques

Le nez est constitué d’une partie visible dont la fonction reste principalement du domaine de l’esthétisme et d’une partie invisible, du moins à l’oeil nu. Cette partie invisible, participe à la réception des stimuli du monde externe vers le monde interne à travers trois fonctions :

  • Conditionnement : l’air inspiré, destiné aux échanges respiratoires est filtré, humidifié et réchauffé.
  • Immunitaire : de nombreux « encombrants » indésirables doivent être éliminés (pollution, poussières, pollens, virus, bactéries, champignons…)
  • Odorat

La morphologie des fosses nasales est « biscornue ». En effet, il ne s’agit pas d’avoir des conduits lisses et sans détour. Bien au contraire, les cornets et les multiples recoins des fosses nasales forment un espace aux allures de labyrinthe. Cette particularité permet à l’air inspiré d’être inévitablement au contact  des muqueuses. Mucus et poils (cils) constituent la surface des muqueuses. Cette surface muco-ciliaire composée à 95% d’eau, permet l’humidification de l’air ainsi que la capture des indésirables.

Nous verrons à travers cet écrit ce qui l’en coûte que de délaisser l’entretien des cavités nasales. Le nez qui coule, des ronflements nocturnes, une inflammation des muqueuses nasales : ces symptômes sont connus et vécus par tous, en particulier dans nos régions froides et humides. Un nez bouché de manière ponctuelle reste anecdotique mais lorsque l’obstruction devient chronique, des réactions en cascade surviennent.

Lorsque la respiration nasale est obstruée, une réaction physiologique de survie est mise immédiatement en place; respirer par la bouche. La nature nous a doté d’un système de secours qui peut devenir un système durable si la ou les causes ne sont pas traitées et si le comportement respiratoire n’est pas « réinitialisé ».

Il m’est souvent nécessaire d’aborder avec mes patients le mode respiratoire qu’ils emploient alors même que la problématique initiale semble très éloignée de ce type de préoccupation : retard de langage et de parole, difficultés scolaires, trouble de la déglutition et de la voix, troubles orthodontiques, etc.

Pourtant, lorsqu’il n’est pas en souffrance, un nez fonctionnel est un régulateur thermique non seulement de l’air inspiré mais permet, par échange avec le sang dédié à l’alimentation du cerveau d’être rafraîchi.

Enfin nous nous arrêterons sur l’odorat, un des cinq sens que nous possédons pour capter les stimuli du monde externe et qui recèle un potentiel mnésique de rétention d’information encore peu soupçonné dans la littérature scientifique moderne. Dit autrement, le nez capte de manière durable des informations perceptives précieuses se situant ainsi dans la catégorie des champions de la mémoire.

Importance de l’hygiène nasale

Fonction immunitaire court circuitée

A l’image d’un aspirateur, bien qu’un tantinet plus complexe, notre nez fait office de première barrière immunitaire. Il a la capacité de contenir les agressions aéroportées, empêchant leur propagation à l’oreille moyenne et aux bronches, et leur diffusion dans l’organisme tout entier.

Trois lignes de défense s’articulent pour assurer cette fonction :

  • la fonction épithéliale ; organisée par la barrière épithéliale et par un réseau dense de mucus et de cils. Un film épais constitué de mucus, recouvre la surface de l’épithélium. Ce mucus est un gel visco-élastique contenant de nombreux éléments immuno-compétents. Les cils des cellules ciliées battent de façon constante et synchrones emmenant ce mucus vers le pharynx afin de l’éliminer.
  • Le système immunitaire annexé à la muqueuse nasale : les immunoglobulines A, les igA présentent dans les sécrétions nasales possèdent des propriétés multiples : inhibition de l’adhérence bactérienne à la muqueuse, neutralisation des virus et des toxines, limitation de l’absorption des antigènes[1].
  • Inflammation non spécifique : il s’agit d’une réaction physiologique et continue de défense et d’adaptation de l’organisme à son environnement, par le biais de l’inflammation.

Pour revenir sur notre métaphore de l’aspirateur, alors qu’il me paraît logique de vider le sac d’un aspirateur plein, je rencontre curieusement un nombre assez impressionnant de personnes qui ne portent pas forcément une attention suffisante quant à l’encombrement de leurs cavités nasales ou de celles de leur chère progéniture. Lorsque mon aspirateur est plein, ce dernier  refuse de fonctionner et me signale à l’aide d’un voyant lumineux, qu’il faut changer le sac. Fainéant que je suis et résolu à ne pas aller chercher un balai et une pelle, je me résous souvent à remplacer ce fichu sac. Bien qu’étant nous-mêmes dotés d’une technologie multi-millénaire et ultra-sophistiqué (on n’a pas encore inventé mieux que le corps humain) comment se fait-il qu’autant d’enfants soient ainsi peu connectés avec leur système de communication interne  ? tel le voyant lumineux de mon aspirateur signalant le trop-plein de mon sac qu’en est-il  des capteurs sensoriels ultra performants ?

[1] est antigène toute substance que le sytème immunologique d’un individu reconnaît comme étrangère et qui provoque une réponse par la production d’anticorps.

[1] est antigène toute substance que le sytème immunologique d’un individu reconnaît comme étrangère et qui provoque une réponse par la production d’anticorps.

Ainsi, chez bon nombre de mes patients, la respiration buccale vient suppléer la respiration nasale et souvent faute d’une hygiène suffisante[1].

De manière physiologique, la bouche intervient lors de la respiration lorsque la demande en oxygénation est augmentée : effort physique, stress, obstruction nasale, etc. Bien qu’étant un système respiratoire complémentaire efficace, des conséquences « embarrassantes » immédiates sont observables : la bouche s’assèche, les lèvres se craquellent/se gercent, le sommeil est perturbé, des ronflements ou une respiration bruyante se font entendre, une fatigue se fait ressentir non seulement sur un plan physique mais aussi cognitif. Les sens sont moins en alerte et notre cerveau est moins disposé à gérer des tâches complexes. Nous le voyons à travers  ce rapide tableau des effets immédiats que la respiration buccale n’est pas une fonction faite pour le long terme.

Dans le cas d’une obstruction du nez, la bouche devient ainsi temporairement l’unique et principale canal de gestion de l’air inspiré et tente d’assurer à elle seule les deux fonctions de conditionnement de l’air mais surtout de défense immunitaire. En effet, la cavité buccale, bien qu’étant dotée de glandes salivaires, n’a pas pour vocation d’humidifier l’air inspiré. Respirez ne fut-ce qu’une minute la bouche ouverte vous constaterez rapidement du désagrément que cela cause du point de vue de l’assèchement.

En revanche, la fonction immunitaire immédiate est tout de même assurée par les amygdales[2].

[1] un nez obstrué doit faire l’objet d’un examen clinique permettant de brosser l’ensemble des causes possibles de l’obstruction (cloison déviée, allergie, tumeur, etc.)

[2] Communément appelé amygdales (du grec amande) ou végétations adénoïdes ou tonsilles (palatines, pharyngiennes et linguales).

Le cercle amygdalien de Waldeyer autrement dit les amygdales pharyngiennes, palatines et linguales assument pleinement et exclusivement la fonction de première barrière immunitaire.

Ces sortes d’éponges, ont pour fonction de stopper les intrus indésirables. Lorsque les indésirables sont captés, impossible de refaire marche arrière, ils sont piégés. Mais contrairement au nez que l’on peut nettoyer aisément par mouchage, éternuement, raclage, il n’est pas possible de nettoyer les amygdales. Le système immunitaire devra gérer en intra l’infestation. Il est très fréquent d’arriver à observer à l’oeil nu l’engorgement de ces éponges ; demandez à un enfant d’ouvrir la bouche et vous verrez, de chaque côté, entre les piliers (forme en voûte) de grosses masses, ce sont les amygdales. Lorsqu’elles sont en surcharge de travail, le gonflement est parfois tel, que le passage de l’air devient difficile. Non seulement le recours à une chirurgie devient une solution à envisager pour libérer les voies aériennes mais de plus, ce qui était à la base un système de filtrage et de défense immunitaire, devient à son insu un incubateur de bactéries et virus en tout genre. Une fois de plus, imaginez ces amygdales comme des éponges remplies/infestées d’indésirables… Vous comprenez donc maintenant que les coupables dans cette histoire d’hypertrophie amygdalienne, ne sont  pas les amygdales en elles-mêmes, mais bien la fonction immunitaire du nez qui a été court-circuitée.

Rappelons ici que l’anatomie du jeune enfant est particulièrement sensible à l’obstruction massive de ce cercle de Waldeyer de par son étroitesse. En effet, le volume des espaces rhino-oropharingés de l’enfant est très restreint. C’est en grandissant que le volume de cet espace deviendra moins sujet aux encombrements. Des éponges pleines dans un petit espace encombrent plus rapidement que dans un grand espace. Ce détail vient souligner encore plus l’importance de gérer convenablement la libération de l’espace nasal dans l‘optique de décharger les amygdales.

Vous le voyez sur le schéma de l’anneau de Waldeyer, les tonsilles pharyngiennes plus communément appelées végétations, sont situées à proximité de la trompe d’Eustache. La trompe d’Eustache est le tube reliant l’espace pharyngé à l’oreille moyenne. Dit autrement, le nez et la bouche sont directement connectés à l’oreille moyenne via la trompe d’Eustache[1]. L’apparition d’otites chroniques semble être aussi une des conséquences des engorgements des amygdales. Voyez la proximité de « l’éponge remplie d’indésirables » (les végétations) avec l’autoroute de l’oreille moyenne : la migration bactérienne/virale via la trompe d’Eustache semble une hypothèse très plausible dans l’explication de la survenue d’otites chroniques. Suivez donc le raisonnement : chez un respirateur buccal chronique, l’engorgement des amygdales est plus fréquent, ce qui augmenterait par conséquent l’auto-infestation par la voie royale qu’est la trompe d’Eustache et donc l’apparition fréquente d’otites et ce, même en dehors de l’hiver.

Quand on connaît les conséquences d’otites chroniques sur le développement du langage[2] on ne peut qu’être attentif sur l’état de fonctionnement du nez.

Je n’ai brossé le tableau que de deux types de conséquences directs de l’arrêt du système immunitaire du nez :

  • l’encombrement du cercle amygdales
  • les otites

Il serait fastidieux de dérouler l’ensemble des conséquences que peuvent engendrer encombrement des amygdales et otites : maux de gorges récidivantes, insuffisance respiratoire, rhino-oro-pharynghites, bronchites, apnées du sommeil, hyperactivité, retard de langage sont en tête de liste.

Il me semble que je dois rappeler qu’il ne s’agit pas ici d’apporter ic la solution miraculeuse à tous les maux que je viens de citer, je dis simplement dans mes propos que bon nombres d’infections pourraient être évités si l’intérêt d’une bonne hygiène nasale était systématiquement mise en place. Et la procédure est on ne peut plus simple :

si le mouchage manque d’efficacité dans la vidange, se servir d’eau physiologique – la tête penchée en arrière facilite l’écoulement de l’eau jusqu’aux choanes[3]. Moucher une narine après l’autre. Constater l’efficacité de la vidange en respirant… et voilà.

Dans le cas où l’obstruction ne serait pas réglée pour autant, il est impérieux de demander l’avis d’un médecin spécialisé de type ORL pour trouver les causes de l’obstruction chronique.

[4]La trompe d’Eustache a pour principale fonction de réguler la pression de l’air (pensez à bailler lorsque vous prenez l’avion  pour éviter les désagréments de changement soudain de pression).

[5] Je rappelle ici que « parler » est avant tout une question d’audition. Le jeune enfant dont le système auditif est déficient ne pourra pas bénéficier d’une écoute parfaite  et ne pourra donc pas reproduire ce langage parlé. Une otite séreuse par exemple peut entraîner une hypoacousie dont la perte peut aller de 30 à 40 dB, ce qui est conséquent.

[6] jonction du nez et de la bouche

Déviance de la croissance osseuse : propos ostéopathiques/orthodontiques[1]

Sur le plus long terme, un respirateur buccal chronique peut voir apparaître des mal occlusions dentaires liées à une déviance/insuffisance de la croissance de sa mâchoire. Le principe développé ici est celui du fonctionnaliste, en lien très étroit avec la vision de l’ostéopathie. Bien que la génétique soit responsable de bons nombres de déviances il s’agit de se pencher également sur l’incidence des gestes du quotidien sur le modelage osseux/structurel. Pour le dire de manière bien trop rapide et bien trop simple, le squelette est une charpente intelligente qui s’adapte aux contraintes qu’on lui impose. Une des fonctions de l’os est de supporter les contraintes de la gravité, ainsi que des contraintes subjectives liées à chaque individu.

La mâchoire d’un enfant est plus étroite que celle de l’adulte. Au cours de son développement et de sa croissance, il est impérieux qu’un enfant stimule la croissance osseuse. En effet, la croissance osseuse, bien que dépendante de facteurs génétiques, est aussi en lin très étroit avec l’activité musculaire.

Prenons l’exemple d’une agénésie c’est-à-dire de l’absence d’un organe à la naissance. Un enfant qui naîtra sans œil ne verra pas apparaître d’orbite. Le globe oculaire de par sa présence et ses mouvements vient « creuser » dans l’os du crâne la cavité orbitale. En l’absence de ce globe l’os ne subira pas de contraintes et donc ne verra pas cette cavité apparaître.

Prenons un autre exemple, celui d’un enfant que ne stimule qu’un seul côté de sa mâchoire. Dans le cas où des caries, par exemple, empêchent de mastiquer d’un côté, le comportement immédiat est de mastiquer de l’autre côté – dans l’éventualité où aucun traitement ne soit prodigué, on voit la croissance de la mandibule s’effectuée de manière asymétrique. Un côté sera plus proéminent que l’autre.

[1] Gisèle Martinot (2008), pour une lecture éminemment plus approfondie sur le sujet

De le cas où la fonction de respiration nasale n’est pas assumée sur le long terme, c’est toute la face et les maxillaires qui peuvent en subir les conséquences. Ce phénomène courant a vu apparaître le terme de « faciès adénoïdien » ou typologie adénoïdienne, en référence aux adénoïdes, autrement dit aux amygdales. L’enfant présentant ce profil possède toute une palette de symptômes dont une déviance de la croissance osseuse de la mandibule. La mâchoire, par manque de tonus et de stimulation ne se développe pas suffisamment, ne devient pas assez large pour recevoir les dents adultes. On voit alors poindre les encombrements et mal occlusions dentaires en tous genres. On entend souvent parler d’un manque de place dans la mâchoire, ou « ma mâchoire est trop petite ». Une bouche ouverte de manière constante, entraine une croissance osseuse vers le bas, donnant l’aspect d’un visage allongé. La mastication est moins efficace puisque les muscles masticatoires manquent de tonus et de force. En effet, garder la bouche fermée permet de tonifier naturellement les muscles masticatoires.

De fait, un enfant respirateur buccale mastique peu et sans force,  le geste est de moins en moins efficace et tonique. Les repas semblent d’ailleurs interminables, l’enfant garde longtemps en bouche les aliments qu’il a du mal à traiter. Hors, ce geste complexe, appelé trituration, permet un élargissement de la mâchoire sur un plan transversal, élargissement nécessaire dans l’accueil des dents définitives plus larges que les dents de lait. Le raisonnement est donc le suivant : garder en permanence la bouche ouverte (faute d’une respiration nasale efficiente), entrave au bon fonctionnement/au tonus des muscles élévateurs de la mâchoire, ne permettant pas un élargissement suffisant de la suture palatine et de la mandibule, les dents définitives n’ont pas de place et se font la place et se poussant anarchiquement les unes et les autres, créant ainsi des chevauchement et une mal-occlusion dentaires.

Il existe encore malheureusement des orthodontistes non sensibilisés à ces notions de fonctions et de croissance osseuse :

Il m’est arrivé de suivre un enfant présentant une typologie très problématique que l’on pourrait appeler vulgairement de prognatie mandibulaire, autrement dit la mâchoire du bas était propulsée vers l’avant donnant l’aspect d’un menton en galoche. Le contexte occlusal dentaire se retrouve ainsi compromis. Pendant quelques années la consigne  de l’orthodontiste était simple « tu dois porter un appareil dentaire la nuit ». Au bout d’un certain temps, n’observant pas les effets escomptés, l’orthodontiste se demande si l’enfant porte bien l’appareil en bouche la nuit. L’enquête rapide révèle qu’effectivement il ne parvenait pas à garder cet appareil en bouche. Le coupable était donc trouvé. « Puisque tu ne réussis pas à garder cet appareil, nous allons t’aider. Tu vas porter un masque de rétention ». Ce masque entoure la tête et vient fermer mécaniquement,  manu militari, la mâchoire. Autant dire que les semaines et les mois qui ont suivi furent pour l’enfant une torture non seulement physique, mais aussi psychologique. L’enfant zélé prêt à tout pour répondre aux exigences des adultes, ne parvenait pas à faire ce qu’on lui demandait de faire. Une consigne pourtant simple, « ferme ta bouche ». Sans oublier qu’il avait parfaitement compris les enjeux économiques encourus par ses parents.

Mais finalement personne ne s’était réellement posé la question, pourquoi cet enfant ne garde pas sa bouche fermée. La réponse semble pourtant tellement évidente aujourd’hui. Essayez de garder la bouche fermée lorsque votre nez est bouché !!! Je me suis aperçu bien plus tard, qu’en plus d’avoir une obstruction nasale chronique par manque d’hygiène régulière, sa cloison nasale était déviée. Quand on se repasse le film des 7 années passées dans le cabinet de ce gentil orthodontiste, les parents et l’enfant ne peuvent que garder un goût amer en bouche.

Cette histoire n’est malheureusement pas isolée et ne fait pas partie non plus d’un paysage historique révolu, bien au contraire.

Des fonctions encore peu connues

Refroidissement cérébral

Les muqueuses nasales sont le siège de variations vasomotrices spontanées. Ces variations constituent ce qu’on appelle un « cycle nasal ». Durant ce cycle, le calibre des fosses nasales subit à intervalle plus ou moins régulier, environ toutes les 3 heures, une diminution de la turgescence des tissus érectiles qui recouvre les cornets. Pendant qu’une fosse est turgescente, c’est à dire gonflée, l’autre est en vasoconstriction. Autrement dit il y a toujours une narine qui respire mieux que l’autre. La période du cycle nasal est individuelle et varie sensiblement d’une personne à l’autre.

En outre, il a été démontré que la ventilation nasale, en réchauffant l’air inspiré, permet par échange thermique de « refroidir » le sang artériel montant au cerveau, celui-ci étant très sensible à toute variation même minime de température. On sait ainsi que chacun de nos deux hémisphères cérébraux présente alternativement un optimum d’activité dont la périodicité est synchrone du cycle nasal.

Au vu de ces considérations, il n’est donc pas absurde d’avancer que la respiration nasale participe de facto à la régulation thermique du cerveau. Il s’agirait là, pour rester dans des comparaisons triviales d’une climatisation intégrée dédiée au cerveau.

Arnold[1] vient me consulter pour des difficultés scolaires. Ses enseignants disent de lui qu’il est gentil mais qu’il n’est pas très attentif en classe. Je rencontre effectivement un garçon sympathique mais endormi. Son faciès montre les caractéristiques typiques d’un profil dit adénoïdien, c’est-à-dire d’un enfant respirateur buccale : la bouche très souvent ouverte, un maxillaire peu développé, un encombrement dentaire, un visage allongé en forme d’olive, les lèvres gercées, des cernes bien marquées en dessous des yeux, son sommeil est perturbé, ses sinus sont peu développés, il présente même un léger défaut articulatoire, de type sigmatisme[2]. La saison hivernale est une période redoutée puisque l’enfant présente de nombreuses maladies récurrentes; rhume, bronchite, sinusite, otite, etc.

La restauration d’une hygiène nasale quotidienne a permis à cet enfant d’être moins malade en hiver mais aussi tout au long de l’année. Il va sans dire que ses résultats scolaires sans trouvèrent améliorés. J’observe souvent chez les enfants qui viennent me voir un éveil général quasi instantanément. Lorsque la collaboration est installée et que l’enfant, ainsi que les parents, comprennent l’impact positif que peut avoir la respiration nasale, la transformation est visible en quelques semaines.

Conjointement, le zozotement disparaît progressivement dans la mesure où le tonus musculaire lingual s’est physiologiquement rééduqué.

[1] prénom fictif

[2] zozotement

Faites donc l’expérience chez vous de garder la bouche ouverte et observez ce qui se passe en bouche. La langue se retrouve tapis dans la mandibule. Cette position constante, entraîne un ramollissement du tonus musculaire lingual. Le trouble articulatoire que présente ce type d’enfant est souvent lié au tonus musculaire. Retrouver une respiration nasale constante permet de retrouver un tonus musculaire lingual c’est à dire « non travaillé de manière artificielle », ce qui, par effet rebond, permet une meilleure gestion du geste articulatoire.

Il n’existe pas, à l’heure actuelle, d’études portant sur les variations thermiques de cerveau et les compétences cognitives chez des individus sains. La recherche actuelle se concentre sur les cérébro-lésés dont l’ennemi premier est l’hyperthermie cérébrale. Le refroidissement cérébral est un paramètre vital dans un contexte d’accident vasculaire cérébral, évitant ainsi les pertes cellulaires.

Mais une récente étude (Gallup, 2011) s’intéresse sur les effets du bâillement sur le refroidissement cérébral :

Rappelons que les causes du bâillement sont encore mal connues. Selon cette étude ce phénomène pourrait plutôt permettre une stimulation de la vigilance. Nous baillons environ 5 à 10 fois dans une journée avec une fréquence accrue au réveil. La dernière étude sur le sujet indique que le bâillement pourrait également jouer un rôle de régulateur thermique pour le cerveau.

En effet, il semble que la fréquence des bâillements varie avec la saison et que les individus baillent moins quand la température extérieure est égale ou supérieure à la température corporelle. Pour en arriver à ces conclusions, la fréquence de bâillement a été observée chez 80 volontaires durant l’hivers (22 degrés en moyenne) et 80 autres durant l’été (37 degrés en moyenne) à Tucson en Arizona. Les résultats indiquent que les températures basses durant l’hiver sont plus favorables au bâillement (environ 50% des volontaires baillent) par contraste avec l’été quand les températures sont équivalentes ou supérieures à celles du corps humain (moins de 25% des participants baillent). De plus, le bâillement est associé au temps passé à l’extérieur puisque 40% des participants baillent dans les 5 premières minutes après leur sortie puis ce pourcentage chute à 10% ensuite en été alors qu’il augmente en hiver.

L’hypothèse avancée est que le bâillement est  induit par l’augmentation de la température du cerveau et sert donc de régulateur thermique en favorisant les échanges d’air avec l’extérieur. Des températures extérieures proches de 37°C ne permettent pas au cerveau de se rafraichir contrairement aux températures basses de l’hiver. Cette théorie est renforcée par une précédente étude qui montrait une variation de température dans le cerveau de rats avant et après un bâillement. Le refroidissement du cerveau serait alors lié à l’augmentation du flux sanguin engendré par l’étirement de la mâchoire ainsi que grâce à l’échange de  chaleur avec l’air ambiant qui accompagne l’inhalation profonde.

L’intérêt de cette étude dans notre propos est que le cerveau, de part son activité neuro-électrique, engendre une élévation de la température que le flux sanguin régule. L’élévation de la température du cerveau n’étant pas souhaitable, nous possédons naturellement des systèmes de régulation thermique principalement soutenu par le sang. Ce dernier, nous le savons avec certitude, effectué des échanges thermique avec l’air inspiré par le nez. Il n’y a donc qu’un pas à faire pour franchir le pont qui sépare la respiration nasale et l’éveil cérébral.

Fonction mnésique

Les propos qui vont suivre sont tirés des recherches et études récentes de l’université de Lyon, où une équipe étudie de près l’importance et l’efficacité de la mémoire olfactive.

Dans sa thèse Jane Plailly conclut effectivement que les réponses émotionnelles aux odeurs sont sous-tendues par un large réseau neuronal, impliquant principalement, contrairement à ce qui était démontré jusqu’alors,  l’hémisphère gauche de notre cerveau. Pour rappel, Paul Broca, dès 1860 démontrait que l’hémisphère gauche est dédié au langage, qu’il nous permet de raisonner de manière séquentielle, analytique, point par point. Le droit, lui, voit les choses globalement : il traite l’information de façon holistique. C’est toute la différence entre inspecter le terrain et sentir l’ambiance.

Selon la neuropsychologue Jane Plailly, la mémoire olfactive présente l’avantage de résister très bien au temps. Ainsi, les odeurs génèrent plus de souvenirs autobiographiques anciens que les autres types de stimuli (Chu & Downes, 2002).

La seconde caractéristique de la mémoire olfactive et d’être très émotionnelle. Tous les travaux de Rachael et Herz et ses collègues montrent que les odeurs provoquent des souvenirs plus émotionnels que les souvenirs associés à des stimuli visuels, tactiles, auditifs ou verbaux.

Ces deux traits essentiels propres à la mémoire des odeurs sont illustrés magistralement par Marcel Proust dans l’évocation d’un souvenir de sa petite enfance, qu’il se remémore en goûtant une madeleine trempée dans du thé.

« et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avaient rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que, de ses souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Le domaine de la neuropsychologie étudie avec rigueur l’importance de la mémoire dans les processus d’acquisition du langage parlé. Les émotions et la parole sont largement considérés dans les cabinets des psychothérapeutes du fait même qu’il s’agisse-là du principal outil que nous ayons à disposition pour traiter de la souffrance humaine sous tous ses aspects.

Il ne reste ainsi qu’un pas à faire pour considérer le lien qui existe entre les odeurs, puissants stimulateurs de la mémoire et de la reviviscence des émotions (cf. Chapitre suivant « la mémoire émotionnelle des odeurs), et le langage.

La mémoire émotionnelle des odeurs

Dans les champs d’étude autres que ceux de l’olfaction, les auteurs démontrent la forte implication de l’amygdale dans les processus mnésiques émotionnels pendant l’encodage et la récupération des informations, autrement dit l’ensemble du processus de mémorisation. Les auteurs montrent que les parfums associés à des souvenirs personnels plaisants et émotionnels activent plus fortement l’amygdale et la région hippocampique que les autres stimuli. Jusqu’à maintenant, nous pensions que l’activation de l’amygdale était principalement dédiée à la perception de stimuli menaçant pour l’organisme…

De fait, la mémoire épisodique est elle directement concernée par ces propos. La mémoire épisodique correspond à la reviviscence consciente d’expériences personnelles ancrées dans un contexte spécifique. La madeleine de Proust repris précédemment illustre parfaitement cela.

Les conclusions de l’ensemble des études portant sur la mémoire vont dans le sens d’une efficacité sans précédent sur les souvenirs rappelés par les odeurs. Ces souvenirs sont plus détaillés et plus émotionnels que ceux évoqués par d’autres modalités sensorielles.

De plus, lorsque les dimensions d’un épisode sont étroitement liées, la perception de l’odeur permet le rappel de l’ensemble du souvenir.

Conclusion

La problématique du mode respiratoire est largement située au second plan des préoccupations médicales et paramédicales. Force est de constaté, au sein de mon activité clinique, que la plupart de mes patients n’ont strictement aucune idée de l’impact d’une déviance de la respiration nasale sur le moyen et le long terme. Très peu de médecins/pédiatres ne sensibilisent voire n’ont connaissance de ce qui peut découler d’une obstruction des conduits aériens supérieurs. Et pourtant : contexte ORL difficile, apparition du langage et de la parole retardés/déviés, décrochage scolaire, croissance osseuse déviée notamment en ce qui concerne la mâchoire, déviance/mal-occlusion orthodontique sont autant de conséquences possibles d’une mauvaise gestion de la fonction respiratoire nasale.

Il est fort probable que l’air inspiré par le nez permet, par échange thermique d’améliorer la vigilance et les compétences cognitives.

Enfin, le nez a pour fonction réceptrice de capter les odeurs, d’être, sans le savoir, récepteur d’une multitude d’informations sur notre environnement et sur nous-mêmes. A notre insu pourrait-on dire, notre nez capte et permet la mémorisation d’instants très précis dont la trace dans le temps reste quasi indélébile. Nous pourrions « imaginer » ici un moyen d’intégrer cette capacité mnésique, qui rappelons-le surpasse en efficacité tous les autres canaux sensitifs tels que la vue, l’ouïe ou encore le toucher, dans un contexte pédagogique mais aussi médical.

Il existe bon nombre de pratiques médicinales traditionnelles qui utilisent les parfums comme outil thérapeutique. Le regain d’intérêt sur les « pratiques alternatives » comme on les appelle chez nous, nous incite à un retour aux sources et un retour à soi, à son intériorité, à son fonctionnement. La médecine traditionnelle amazonienne, la médecine ayurvedique, la médecine chinoise et bien d’autres encore, emploient bon nombre de parfums dans divers contextes de soin. Il serait très intéressant d’étudier l’efficacité de l’emploi de parfums ou autres senteurs sur nos pratiques thérapeutiques modernes dans le traitement des affections liées au langage et à la parole comme la logopédie/orthophonie ou encore la psychothérapie.

Bibliographie

CHU, S. & DOWNES, J.J. (2002) Proust nose best : odors are better cues of autobiographical memory. Mem Cognit 30:511-518

GALLUP, AC, ELDAKAR, OT. (2011) Contagious yawning and seasonal climate variation.
Frontiers in Evolutionary Neuroscience, 2011 DOI: 10.3389/fnevo.2011.00003.

HERZ, R.S. (2002) A naturalistic study of autobiographical memories evoked by olfactory and visual cues: testing the Proustian hypothesis. Am J Psychol 115:21-32

HABERLY, L.B. et BOWER, J.M. (1989) Olfactory cortex :  model circuit for study of associative memory ? Trends  Neuroscience.

MARTINOT, G. (2008) Techniques logopédiques de rééducation myofonctionnelle.
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation. Liège

PLAILLY, Jane. (2005) La mémoire olfactive humaine : Neuroanatomie fonctionnelle de la discrimination et du jugement de la familiarité. Thèse de doctorat. Université Lumière Lyon 2. Lyon.

PROUST, M. (1913)  A la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann.

La dysphagie

La dysphagie

Manger, boire, autrement dit déglutir, est une fonction vitale au même titre que respirer. Il nous est tous arrivé, un jour, d’avaler de travers, de faire une « fausse-route », d’« avaler par le trou du dimanche ». Lorsque cet accident de parcours reste isolé, il peut s’inscrire dans les anecdotes rigolotes à raconter entre amis. Il devient plus problématique voire vitale de traiter la chose lorsque la « fausse-route » devient fréquente voire chronique.

La dysphagie, soit la difficulté à avaler de manière chronique, survient dans différents contextes : traumatismes physiques ou psychologiques, maladies, syndromes, post-chirurgical, vieillissement, etc.

Cette déglutition qui était jusqu’à présent inscrite dans ces automatismes « réflexes » du quotidien, devient alors incontrôlable : « je ne sais même plus comment on fait » me confient fréquemment mes patients, et ce qui était un moment de plaisir devient une épreuve voire une source d’angoisse.

La dysphagie : rappel anatomique et fonctionnel

Avaler consiste à intérioriser, intégrer, les aliments solides et liquides venant de l’extérieur. Porter à sa bouche pour ingérer constitue une des premières étapes du long processus de digestion où alternent gestes conscients et mouvements réflexes initiés par le tronc cérébral.

1. La phase orale est la première des trois grandes étapes que doit parcourir le bol alimentaire avant son passage dans l’estomac. Deux actions chronologiques s’enchaînent : La préparation du bol alimentaire et la propulsion de ce bol alimentaire. La phase orale est une phase dite volontaire que le sujet peut démarrer de son plein gré. Mais, une fois entreprise, elle ne peut être interrompue.

2. La phase pharyngée est dite « automatico-réflexe ». Elle débute par le mécanisme complexe et indispensable que constitue le réflexe de déglutition. Lorsqu’il se déclenche, ce réflexe induit des conséquences multiples :

a) le voile du palais quitte sa position basse d’accolement avec la racine de la langue pour s’élever et fermer la partie nasale du pharynx, empêchant ainsi les reflux sur l’étage sus-jacent.

b) la fonction respiratoire s’interrompt. Cette apnée est parfaitement synchronisée à la déglutition. Elle commence avant l’entrée du bol dans la partie orale du pharynx et se termine après sa pénétration dans l’œsophage. Il est important de remarquer que, dans la majorité des cas, la déglutition est précédée et suivie par une expiration.

c) la racine de langue recule pour protéger davantage le larynx et propulser les aliments qui ont pénétré la partie orale du pharynx.

d) le péristaltisme pharyngé s’enclenche du proximal au distal, chassant ainsi la nourriture vers l’œsophage. Le bol se présente au niveau des vallécules épiglottiques, sortes de petits sacs formés par la base de langue et l’épiglotte. Il glisse ensuite dans les recessi piriformes, espèces de toboggans latéraux symétriques, avant de pénétrer le sphincter supérieur de l’œsophage.

e) l’épiglotte s’abaisse pour assurer l’étanchéité du larynx.
Au même moment, d’autres éléments interviennent pour assurer l’étanchéité parfaite du larynx :

  • les plis vocaux (cordes vocales) se rejoignent pour fermer la glotte
  • l’os hyoïde, tiré par la musculature supra-hyoïdienne, se déplace vers l’avant et le haut de la mandibule, entraînant avec lui le larynx,
  • le larynx remonte et exerce une composante de traction sur les fibres du constricteur inférieur du pharynx, muscle constituant la majeure partie du sphincter supérieur de l’œsophage. Le larynx participe de ce fait à l’ouverture du sphincter.
larynx

f) le sphincter supérieur de l’œsophage se dilate pour livrer passage aux aliments.

3. La phase oesophagienne constitue la troisième étape de l’alimentation. Cette phase est essentiellement réflexe et échappe à la volonté. Le péristaltisme œsophagien propulse le bol vers sa partie distale où le sphincter inférieur régit la pénétration dans l’estomac.

LES CONSÉQUENCES

Malnutrition et déshydratation

La malnutrition et la déshydratation sont fréquentes chez les patients dysphagiques. Une dysphagie non diagnostiquée, des troubles cognitifs, une incapacité de parler et encore des facteurs institutionnels comme le manque de formation au sein d’une équipe soignante, contribuent aux carences hydriques du patient. Une des stratégies employées, afin de pallier l’hydratation, consiste à épaissir les liquides, nécessitant cependant un apport hydrique supplémentaire. Des études1 concluent que la malnutrition et la déshydratation sont fréquemment rencontrées chez les patients dysphagiques et qu’une prise en charge au cas par cas joue un rôle significatif.

Occlusion aiguë des voies aérienne supérieures

Cette situation requiert en urgence la manoeuvre dite d’Heimlich. Cette occlusion peut survenir chez le patient dont la toux est peu efficace, lors d’une anesthésie, dans les dystrophies musculaires, dans de graves myasthénies, ou dans une sclérose amyotrophique latérale. Le corps étranger solide peut pénétrer dans les bronches et causer une pneumonie ou une inflammation granulomateuse si celui-ci n’est pas extirpé.

Pneumonie d’aspiration ou d’inhalation

Se développe lors de pénétrations, dans le poumon, de contenus oropharyngés de type bactérien, se manifestant par des symptômes et des signes d’infection pulmonaire.

Fibrose pulmonaire

Lorsque les épisodes d’aspiration sont instaurés depuis longtemps et de manière répétée, on sait2 que cela peut causer des fibroses interstitielles pulmonaires peuvent se manifester. Même si ce phénomène est une complication à long terme de la dysphagie, peu de données existe et nécessite de plus amples études.

1 Kayser-Jones, J. & al. (1999).
2 Schindler, A. (2008).

Les traitements

Le logopédiste (logopède ou encore orthophoniste) reste à l’heure actuelle le professionnel privilégié dans ce type de traitement. L’intervention d’un physiothérapeute (kinésithérapeute) ou d’un ostéopathe est une ressource complémentaire évidente. Quant à l’infirmier, sa présence est indispensable lorsque la déglutition est inefficace. La pose d’une sonde alimentaire est alors requise. Le traitement dit fonctionnel reste à l’heure actuelle l’apanage des logopédistes. Il s’agit d’un ensemble d’exercices de mobilisation/sensibilisation/musculation des organes non opérants. De fait, chaque étape de la déglutition sera évaluée par le praticien. Un peu à la manière du physiothérapeute (kinésithérapeute), le membre ou l’organe immobile ou affaibli sera stimulé pour être réactivé. Cette approche nécessite de la part du patient un acte volontaire et motivé, puisque les mouvements effectués sont initiés par le patient lui même.

La thérapie manuelle que je vous invite à découvrir peut-être, est une ressources thérapeutique qui permet au patient d’être moins dans l’action et être plus à l’écoute fine des réponses ou des restrictions de son corps. Il y a, de fait une complémentarité thérapeutique évidente entre ces deux approches.

La Thérapie manuelle

L’art de soigner par les mains est aussi ancienne que l’humanité. J’emploie ici le terme de thérapie manuelle de manière générique pour parler de toutes techniques dont l’objectif est le relâchement des tensions musculaires laryngées et périlaryngées. La thérapie manuelle au sein de ma pratique clinique est au service de la restauration des fonctions telles que la phonation et bien évidemment de la déglutition.

Dans son étude4 sur l’impact de la thérapie manuelle dans les traitements logopédique, Cécile Roudil conclut que « la déglutition du patient s’avère améliorée par des techniques de normalisation locales telles que la manipulation linguale, laryngée ainsi que celle des systèmes : hyoïdien, manducateur et pharyngé. La déglutition est facilitée dans la mesure où un bénéfice est apporté au niveau de la souplesse laryngée, de la fermeture glottique, de la mastication, de la gestion intra-buccale et de la proprioception. Le patient réalise alors moins de fausses-routes.»

Je propose ci-après un rapide tour d’horizon de quelques concept et techniques employées dans la restauration des fonctions comme la déglutition.

3 voir prochainement un article du même auteur sur la restauration de la phonation.
4 Roudil, C. (2008)

Concept de tenségrité5

Ce néologisme des années 50 est une contraction de « tensional intégrité ». Ce sont des architectes comme l’américain Buckmister Fuller, R., Emmerich, D., ou bien des sculpteurs comme Snelson qui vont matérialiser ce système de tenségrité à travers leurs œuvres. Le système de tenségrité le plus élémentaire est le simplex ou tripode ou équilibrium, généré à partir d’une base polygonale. Le simplex est un module formé de 3 barres, 6 noeuds et 9 câbles. C’est un prisme triangulaire dont les deux bases, triangles équilatéraux formés de câbles, sont vrillées de 30° pour atteindre la position stable d’autocontrainte.

À partir d’une base polygonale donnée, une infinité de simplex peut être générée
[…] la définition parfaite de l’angle de rotation permet d’obtenir un simplex indéformable qui, selon Emmerich, se maintient d’une manière autonome, donc indépendante aussi bien de la pesanteur que de la gravitation.

Ainsi tous les tissus vivants sont construits sur un même principe architectural qui peut être illustré par les systèmes de tenségrité caractérisés par la faculté de se stabiliser mécaniquement grâce au jeu de forces de tension et de compression qui s’y répartissent et s’y équilibrent.

5 Piron, A. (2007)

Les tissus du corps humain, tels les fascias du cou et le système laryngé, sont composés de filaments fibrillaires très mobiles et totalement globalisants. L’unité fonctionnelle de ce tissu est un réseau de fibres collagéniques continu qui toutefois permet l’indépendance des mouvements des structures entre elles. Toute perte de mobilité perturbe l’absorption dynamique et déstabilise les tissus voisins en les mobilisant de manière excessive. L’exemple d’une cicatrice sur la peau illustre bien ce concept de perturbation de l’équilibre du système collagénique mobile ; une cicatrice est beaucoup moins souple et indépendante des tissus voisins qu’une peau saine.

C’est donc à partir de ce concept de tenségrité appliqué à l’organisation des tissus vivants que les techniques manuelles vont être au service de la normalisation. Il s’agit de proposer aux tissus immobiles de retrouver une mobilité perdue ou oubliée6

Technique de normalisation respiratoire

Quelle que soit la discipline abordée en réhabilitation fonctionnelle, l’importance de l’équilibre respiratoire s’inscrit partout comme une priorité absolue. Les conséquences de la respiration sur les tractions exercées sur le système laryngé sont sans conteste7. Il est question ici de retrouver une bio dynamique laryngée stable et équilibrée, conditions importantes, pour ne pas dire nécessaire dans la réhabilitation de la déglutition où le système laryngé supporte mal les restrictions de mouvements.

Du fait de leur normalisation, le sternum, le diaphragme et les côtes reprennent leurs rôles de :
– Redressement du corps
– Gestion de la vascularisation
– Mobilisation du larynx
– Participation à la digestion

6 A l’inverse d’une norme qui se voudrait universelle et commune à tout le monde.
7 Randoux, G. (2008)

SMAC ou Système Musculo-Aponévrotique-du Cou ou fascias du cou

Les fascias font partis des tissus composant le corps humain (tissu musculaire, tissu nerveux, épithélium). Les fascias sont constitués d’un tissu conjonctif, lui-même composé de substance fondamentale, de fibres (collagènes, élastiques, réticulées), de cellules. Ce tissu conjonctif a pour principales fonctions d’être :

• un capitonnage souple et délicat autour d’un organe,
• un cordage d’une grande résistance (tendons, ligaments) à la tension.

Un fascia, comme nous l’avons succinctement abordé dans la partie consacrée au concept de tenségrité, peut subir des modifications lors d’une brûlure, d’une cicatrisation, d’un hématome. Les fonctions de capitonnage et de cordage seront plus ou moins altérées en fonction de la gravité de la blessure.

Les fascias du cou participent à la mobilité laryngée et donc participent à la fonction de déglutition. Il s’agira donc d’effectuer des techniques de pompage, sorte de mouvements de va-et-vient des tissus. Il est important de rester attentif aux éventuelles réactions myo-cloniques (spasmes neuro-musculaires involontaires) qui renseignent ainsi le praticiens sur la réponse du corps quant aux propositions d’étirement.

Normalisation de la base du crâne

Le thérapeute « invite » les tissus à se détendre. Cette manoeuvre s’effectue soit à un rythme tissulaire, c’est-à-dire à un rythme respectant la physiologie du patient, soit à un rythme respiratoire spontané ou dirigé.

Le système pharyngé

Ce système comprend le traitement des muscles constricteurs du pharynx ainsi que la chaîne stylo-pharyngée.

Les muscles constricteurs du pharynx

Une dysfonction des constricteurs aura une répercussion variable selon le type de constricteurs en lésion (supérieurs, moyens ou inférieurs). La mobilité de la charnière occiput-atlas-axis ainsi que les cavités de résonance pharyngées (problématique chez les chanteurs) pourraient être affectées. Dans un contexte de dysphagie, l’hypertonicité des constricteurs supérieurs peut avoir une incidence sur la mandibule et la chaîne musculaire labio-buccinato-pharyngée.

La normalisation des constricteurs supérieurs se fait en mobilisant des structures ne faisant pas partie du système laryngé. Ces muscles ayant des insertions distales et proximales, le thérapeute normalise la base du crâne, la langue et la mandibule.

L’hypertonicité des constricteurs moyen et inférieur peut fixer le larynx et donc avoir des répercussions sur la mobilité de l’os hyoïde et du cartilage thyroïde. Pour normaliser les constricteurs moyen et inférieur du côté droit par exemple, le thérapeute, par une manipulation bi-manuelle, emmène l’aile droite du cartilage thyroïde.

Pour se faire, la main droite doit chercher l’aile du thyroïde en arrière. La main gauche va latéraliser et faire un mouvement rotatoire du cartilage thyroïde en poussant vers la droite.

La chaîne stylo-pharyngée

La technique mobilisant ce système musculaire est douce et est rarement contre-indiquée même dans les pathologies cervicales. De plus, cette normalisation a l’avantage d’être réalisée soit en position assise soit allongée.

La chaîne stylo-pharyngée est mise en tension en effectuant des mouvements de rotation céphalique, du cou et du larynx. Le thérapeute maintient le cricoïde (soit en le fixant soit en le mobilisant dans le sens opposé aux mouvements céphaliques) et se sert de la tête comme moteur de la normalisation.

Mathieu Couspeyre

Bibliographie

Kayser-Jones, J., Schelle, E., Porter, C., Barbaccia, J.C., & Shaw, H. (1999). Factors contributing to dehydration in nursing homes : inadequate staffing and lack of professional supervision. J. AM Geriatr.Soc., 47, 1187-1194. Whelan, K. (2001). Inadequate fluid intakes in dysphagic acute stroke. Clin. Nutr., 20(5), 423-8.

Piron, A. (2007). Techniques ostéopathiques appliquées à la phoniatrie : Vol. 4. Biomécanique fonctionnelle et normalisation du larynx. Lyon : Symétrie.

Randoux, G. (2008). Techniques logopédiques de rééducation myofonctionnelle. Mémoire de Licence. Université de Liège.

Roudil, C. (2008). L’apport de la thérapie manuelle pour le patient laryngectomisé partiel et le laryngectomisé total. Haute École de la Ville de Liège, département paramédical, École Supérieure de Logopédie.

Schindler, A., Ginocchio, D., & Ruoppolo, G. (2008) What we dont know about dysphagia complications ? Revue de laryngologie otologie rhinologie, 129(2), 75-78.

Schindler, A., Borghi, E., Tiddia, C., Ginocchio, D., Felisati, G., & Ottaviani, F. (2008) Adaptation and validation of the Italian MD Anderson Dysphagia Inventory (MDADI). Revue de laryngologie otologie rhinologie, 129(2), 97-100.

Psychanalyse, champ somatique et médecine traditionnelle amazonienne (MTA)

Psychanalyse, champ somatique et  médecine traditionnelle amazonienne (MTA)

A l’heure où toutes les thérapies en vogue revendiquent une approche holistique, la psychanalyse clame –avec raison- une certaine primauté dans ce domaine. Les pères de cette discipline ont observé les manifestations corporelles dans leur clinique et ont posé à plat les bases du concept psychosomatique. La psyché parle au travers du corps et les symptômes sont autant de messages plus ou moins codés cherchant à manifester un mal être ou a évacuer, autant que faire se peut, un problème. Tout thérapeute du corps un tant soit peu sérieux se penche vers la dimension psy (ou au moins sur l’état d’esprit du patient) dans son anamnèse, d’autant que le grand public, avide de théories faciles à employer s’est approprié de cette notion et attend souvent qu’on lui en parle.

Le « qu’est ce que vous croyez que ça veut dire, Docteur ? », face à un symptôme, est aujourd’hui un classique incontournable du rapport thérapeutique. Les patients nous remettent les clefs de leur maison et nous demandent de leur expliquer son agencement : le soignant est supposé savoir[1] mieux qu’eux. Ce pouvoir donné peut être enivrant. Il peut alimenter un puissant transfert qui sera constructif, si le thérapeute est conscient de ce qui se joue et contient le phénomène sans que son ego ne s’y vautre. Cela peut aussi donner lieu à des dérives, de l’interprétation sauvage (forcément irrespectueuse) en passant par la gouroutisation, phénomène en croissance constante, tant l’éthique peine à trouver sa place dans des rapports thérapeutiques se disant « ouverts » et s’affranchissant de la sagesse de nos prédécesseurs[2]. Le sujet peut se trouver déresponsabilisé de son propre cheminement, ce qui est l’antithèse de tout travail thérapeutique, psy comme somatique.

Un second problème tient au fait que les thérapeutes aussi sont avides de territoires connus, de concepts aux frontières définies, et par la même, rassurants. Le corps parle, la bonne affaire ! Une lecture causaliste binaire permet alors de traduire facilement ce mystérieux langage, car dans cette optique, un effet ne peut avoir qu’une seule cause. La symbolique tombe alors fort à propos pour finir de ficeler –avec plus ou moins de finesse- le paquet cadeau sémantique ainsi offert immanquablement par le symptôme. Douleurs dorsales… le patient doit en avoir plein le dos. Douleurs hépatiques… ha, ha ! Organe de régulation des émotions, centre de la colère, le patient a une colère rentrée, ou une saturation émotionnelle. Ces lectures ne sont pas forcément fausses, même s’il n’est pas non plus possible d’en vanter la pertinence. Pourtant, je suis psychanalyste, et cette fenêtre ouverte par la psychosomatique sur la psyché devrait me réjouir ! La conscience et le mental blindés des patients rechignent tant à exprimer le vrai, que le corps offre un mode d’accès et révèle enfin ce qui demeurait caché. Un peu comme les rêves finalement, dans lesquels le substrat intrapsychique vient affleurer à la conscience et « dit » en un langage crypté et métaphorique, ce que l’individu ne parvient pas à exprimer. « La voie royale vers l’inconscient », comme le disait Jung. Cette appétence pour la causalité et pour les concepts prêts à l’emploi, amène la psychosomatique à être vue comme une voie royale et simplifiée vers l’inconscient. Au risque de verser dans le simplisme.

[1] Le psychanalyste connaît bien cela, être « sujet supposé savoir », c’est à dire supposé être détenteur d’une compréhension supérieure, étant une des clefs du transfert permettant un rapport thérapeutique productif, selon Lacan. En fait de détenir une vérité formelle, il s’agit surtout d’être capable d’accueillir et de contenir la déferlante psychique du patient.

[2] Les médecines alternatives, comme les pratiques new-age se développent très souvent dans un fantasme angélique, dans lequel la bonne intention tient lieu et place de toute régulation et protégeant de tout, permettrait tout. La loi, la morale, l’éthique et toute forme de contrainte sont bannies au profit d’une liberté à la fois déracinée des traditions et des cadres protecteurs dont elles sont porteuses : bon sens, expérience, règles.

La lecture du fait psychosomatique, un peu comme celle du fait onirique, pose deux questions, essentielles et généralement écartées, à cause de leur complexité et de leur possible rupture avec le modèle de pensée occidental usuel: la question de la primauté et celle de la contention.

L’occident ou la primauté de la pensée sur le corps

Notre culture nous amène à lire l’expérience existentielle comme le fruit de notre interaction consciente avec le monde. Notre pensée nous permet d’établir des relations avec les autres individus, et elle nous permet aussi, si nous le souhaitons, de nous observer nous même et d’analyser notre propre comportement. Pensée primaire observée par une pensée secondaire, nous permettant d’avancer dans les niveaux d’abstraction et de produire la philosophie, la psychologie ou encore la science. Cette pensée, cette intelligence ont fait de nous l’espèce dominante sur terre, et sont donc nécessairement le plus haut niveau d’expression de notre humanité. La théorie psychosomatique se range à cette vision. La complexité de notre vie intérieure, sa richesse et sa densité, dépassent nos capacités de  conscientisation et de verbalisation, et le corps agit alors en système supplétif et secondaire d’expression, au moyen de la somatisation. Ainsi, le thérapeute fait l’effort de regarder dans le terne boyaux, ce qui peut l’aider à comprendre ce qui compte : la brillance de notre esprit et de sa pensée. Il fait même cet effort de descente vers la matière corporelle POUR éclairer le mystère de la psyché, mystère inépuisable et fascinant s’il en est. Là, le corps est plus bas que l’esprit. Il est au mieux un véhicule, au pire un boulet, que la science daigne réhabiliter en ceci qu’il permet –grâce à la psychosomatique- de mieux nous comprendre. Nous, c’est à dire notre pensée, puisque c’est là que tout se passe. Les sciences humaines et la neurologie le confirment en cœur. Cette conception d’un corps de seconde zone reprend et poursuit une vision judéo-chrétienne[1] et son cartésianisme très méfiant envers notre corporalité. Le corps, comme la nature, doit être soumis à l’esprit. De bien des manières, notre modèle n’a pas beaucoup évolué. Certes, la psychosomatique ou les approches de médecine alternative prennent clairement le corps en considération, l’approchent avec une forme de respect accru, et parfois même une étrange obsession[2]. Mais ceci pour que l’homme, qui est psyché et pensée, vive mieux.

Il existe pourtant d’autres modèles, dans lesquels le corps prend une toute autre place, et dans lesquels la vie psychique est reléguée au rang d’épiphénomène. Paradoxalement, en tant que psychanalyste, ce changement de paradigme a été pour moi une manne, ouvrant sur des champs thérapeutiques inexplorés. Mais avant d’aborder la MTA, abordons la question de la contention.

[1] Paradoxe du Christianisme que est  LA spiritualité de l’incarnation et qui replace la chair et le corps comme centre axial à son Eucharistie. Relire le « cantique des cantiques » montre bien la triste perte de cette chaleur désirante des corps au profit d’une froideur paranoïde des dogmes.

[2] Les délires végétaliens et toutes les approches de mises en carence ou de fantasme de pureté (lavements, hygiénisme et peur de tout toxique/orthorexie) illustrent ce rapport conflictuel maintenu avec le corps, rapport pathologique, mais cette fois-ci avec l’alibi thérapeutique du mieux être.

La contention du phénomène psychosomatique par le thérapeute

 

Je comparais plus haut l’expression de la psyché au travers du corps à son expression au travers des rêves. Au sujet de ces derniers, Jung met en garde contre la tentation de plaquer une interprétation systématique des rêves et de leurs symboles[1] sur la réalité spécifique, unique et foisonnante du patient. En cela, il stipule qu’aucun système, fut il un système élaboré de connaissances, ne saurait contenir le rêve. Dans un autre texte, il va même plus loin en annonçant que seule la psyché du thérapeute peut servir à contenir et employer le phénomène psychique qu’est le rêve. Si le thérapeute ne dispose pas d’un appareil psychique suffisamment dense, vaste et stable pour contenir la totalité de cette manifestation de l’autre, il faudrait alors qu’il s’abstienne tout simplement de se risquer à l’exercice de l’interprétation. On comprend l’idée : si la psyché du psychanalyste est dépassée par ce qui s’y déverse, le thérapeute va être soumis aux réactions de son propre inconscient, qui le protègera (c’est sa fonction) contre l’inquiétant envahissement subit. En somme, si le thérapeute n’est pas capable de « porter » symboliquement l’autre sans se blesser, aucun système supplétif ne l’y aidera, et certainement pas un ordre théorique externe fondé sur des connaissances lui permettant de plaquer du sens sur un rêve.

Il en va exactement de même pour l’analyse psychosomatique. Les analyses sauvages font toujours plus de dégâts qu’elles ne résolvent de choses. Pourtant, la mode et le désir de maîtrise du mystère inquiétant que représente l’autre poussent presque tous les thérapeutes, surtout dans les médecines douces et/ou alternatives, à se lancer dans ce genre d’interprétations. Mon cabinet d’analyse est rempli de gens qui ont eu à subir ce genre de pratiques… menées le plus souvent avec les meilleures intentions du monde, mais sans conscience profonde de ce qu’elles mobilisent. Non pas que les praticiens tombent totalement faux (même si c’est souvent le cas), mais ils ne sont pas en mesure de contenir ce phénomène physique qu’est alors leur patient. On voit bien qu’en filigrane, la primauté évoquée ci-dessus est encore là : il ne s’agit « que » du corps, on peut en parler sans risque. Pourtant, tout au contraire, ces risques sont multiples, et si ce n’est pas l’objet de ce texte, nous pouvons en mentionner quelques-uns. Le premier est bien entendu l’erreur pure et simple, qui engagerait la personne dans une voie erronée. Mais il y a aussi l’interprétation qui offre un alibi arrangeant pour la personne, et qui la fige autour de cette interprétation : les gens s’attachent alors au sens donné à leur symptôme avec une telle vigueur que cela en fait un nouveau symptôme, bien pire, puisque bloqué dans le champ de la conscience. Là où le corps manifestait quelque chose du subconscient et où un accès à des choses enfouies et pathogènes (puisque somatisées), aurait été possible et souhaitable, une fixation se fait, et la problématique se déplace… et généralement, s’amplifie, puisque « dérangée » mais non contenue. Même l’interprétation juste présente un risque, si ce qui est révélé ne peut être reçu et traité par le thérapeute : si l’on ouvre une vanne, il faut pouvoir endiguer l’inondation et en préserver le patient, condition pour que cette énergie libérée puisse être employée par l’individu à bâtir.

Le thérapeute doit donc être à même de contenir le matériau livré par le somatique. Il doit pouvoir le faire sur un plan psychique, et observer ce qui se passe en lui, soignant, aidant, qui pourra l’éclairer sur la suite : révéler ou taire, questionner plus avant, attendre… une infinité de possibles bien moins confortable qu’une interprétation binaire dans laquelle l’organe porte une symbolique universelle, qui marche pour tous, dans tous les cas.

[1] « … il est tout à fait stupide de croire qu’il existe des guides préfabriqués et systématiques pour interpréter les rêves, comme si l’on pouvait acheter tout simplement un ouvrage à consulter et y trouver la traduction d’un symbole donné. Aucun symbole apparaissant dans un rêve ne peut être abstrait de l’esprit individuel qui le rêve, et il n’y a pas d’interprétation déterminée et directe des rêves. » CG Jung, L’homme et ses symboles.

Mais réduire la contention à une dimension psychique nous inféode toujours à la primauté du contenu (la pensée) sur le contenant (le corps). Ma pratique, ainsi que toutes mes observations cliniques dans mon cheminement professionnel, m’ont amenées à élargir ma compréhension et mon emploi de la contention. Croire que contenir le psychosomatique ne mobiliserait que le psycho chez le thérapeute est un leurre. Le corporel manifesté de l’autre doit s’intégrer, pour le temps du travail, dans la corporalité du soignant. L’on perçoit les limites de notre modèle. S’intégrer dans le corps du thérapeute ? Une sorte de contention physique ? Camisole de force ?… De quoi peut on bien parler ici ?

L’apport de la Médecine traditionnelle Amazonienne

La MTA est une pratique multimillénaire, et son originalité et sa complexité ont de quoi nous occuper à son étude pour une vie entière. La manière dont elle éclaire la question du soma et du psychosomatique est précieuse et vivifiante. Il n’y a pas, dans cette cosmogonie, de différence entre les trois plans : la psyché est le corps, qui est lui même plongé dans un univers spirituel, où l’invisible se manifeste et cohabite, appartient au monde connu. Dans certains idiomes tribaux, comme le Quechua, une émotion va être exprimée comme une occurrence physique : mon corps est joyeux.

Avec un tel point de vue, non seulement la pensée n’est pas considérée comme supérieure au corps, mais on peut même dire qu’elle ne compte pas tant que ça. Il n’y a pas de cartésianisme scientifique dans les cultures tribales, et les concepts n’ont d’intérêt que selon ce qu’ils produisent dans le réel. Une idée qui ne permettrait pas de mieux chasser ou de mieux se protéger des tribus ennemies n’aurait tout simplement pas d’existence. De plus, sur le plan identitaire, les rôles sont distribués par la tribu, selon les besoins du groupe. Pas de grands questionnements existentiels individuels : on ne s’accomplit que dans un tout plus grand, famille et tribu, qui nous confère notre identité. Seule une culture cartésienne et individualiste pouvait donner naissance à la psychanalyse. Si l’ancien testament était résolument tribal dans son essence, notre monde occidental est lui chrétien. Il appuie sa culture sur un testament nouveau qui témoigne du passage d’un homme, Jésus, qui à lui seul changea le monde. Difficile de faire plus marquant comme mythe fondateur plaçant l’individu au plus haut des étages de la hiérarchie des valeurs !

Le raccourci est peut être un peu brutal, mais il n’en est pas moins juste: de cette fascination pour l’individu découle la fascination pour sa pensée. Les philosophes, pros de la pensée, nous ont tout naturellement amené à la psychanalyse, dans un effort de saisir ce que l’individu manifeste de plus original : sa cognition et son expression. Un guérisseur amazonien, quand vous lui racontez vos idées, votre vécu au contact de sa médecine, ou vos prises de conscience et vos rêves signifiants montre en général un complet désintérêt, si ce n’est de l’ennui ou de l’agacement. Pour lui, cela ne compte pas tant que ça. L’occidental apportera au chaman le fruit de sa précieuse réflexion comme le cadeau le plus précieux, et celui-ci ne montrera d’intérêt que sur la manière dont il aura vomi. Cela en dit-il plus que nos mots ? Ou bien cela parle-t-il plus vrai que nos constructions mentales ? Je crois que oui. La manière dont le corps réagit ne peut être feinte, elle révèle une vérité qui habite l’individu, une forme essentielle de vérité de son incarnation.

Et ce n’est pas tout. La plante ingérée et le corpus rituel dans lequel elle est prise vont augmenter encore l’effet nettoyant, clarifiant et donc, ce retour à soi, cette épure menant à une conscience corporelle, psychique et pourquoi pas transcendante, accrue. Chaque plante à des fonctions et des effets précis. Nous qui dissocions le physique du psychique, comprenons ces particularités de chaque plante au prisme de leur composition chimique. Certains botanistes et naturopathes pousseront jusqu’à une prise en compte de la morphologie du végétal, mais cela s’arrêtera là. Dans une culture non seulement intégrative, mais ne voyant pas d’apport utile à la dissociation, l’effet biochimique du végétal est la manifestation de sa personnalité, tout comme le corps est indissociable de la psyché de l’humain. Le végétal possède donc une présence physique, des effets et une personnalité complétant naturellement ce tout. L’esprit des plantes est donc aussi réel dans cette cosmogonie que l’existence de notre réalité psychologique pour nous. Les réactions physiques et/ou émotionnelles sont donc observées par les guérisseurs amazoniens en rapport avec la plante employée. Ainsi, les réactions marquées à une plante considérée comme masculine informeront le curandero[1] sur des éléments en rapport avec cette dimension du masculin. A l’identique, des réactions à certains aspects du rituel donneront des clefs de lecture (et éventuellement d’action, de soin) au tradi-praticien. En somme, tout ce qui échappe à la conscientisation devient potentiellement vecteur d’information, ce qui est résolument opposé à notre vision de la thérapie où tout passe par le langage et par l’information livrée par le patient. Ceci implique de la part du thérapeute un renoncement à la maîtrise, un engagement personnel à la fois physique et psychique, et la capacité à recevoir –sur les deux plans- ce qui va se manifester.

Le psychanalyste face au corps révélé

Dans ma pratique, je n’ai pas du tout renoncé aux apports de la psychanalyse, et la parole reste clef pour accéder à la psyché de l’autre. L’inconscient parle tout le temps, dans les mots et dans les rêves, mais aussi dans les histoires et le vécu partagés par le patient. Des occidentaux ne sauraient pas accepter une thérapie qui disqualifierait leur parole et ne jouerait que sur une forme de transcendance imprimée et manifestée dans leur corporalité. Pour supporter cela, il nous faudrait une base culturelle symbolique et mythologique perdue depuis longtemps sous nos latitudes, et un puissant ancrage spirituel dans une tradition qui serait la notre et qui ne serait pas ridiculisée par le groupe social lui-même. Mais le passage par le corps offre un bon nombre de pistes complémentaires à une approche psychanalytique moderne, des pistes aussi bien exploratoires que curatives.

Avant d’avancer sur ce double thème, je me dois de poser quelques gardes-fous importants. Premièrement, il n’est pas possible d’introduire ce type de pratiques (plantes et contention rituelle) avec tous les patients. L’exotisme ou l’étrangeté peuvent perturber certaines personnes fragiles ou instables. De même, la forme spi-rituelle peut être complètement réfractaire pour certains esprits cartésiens ou farouchement athées. Deuxièmement, Pour mener ce genre de pratiques, il faut y être formé et en connaître et respecter les règles. Ce savoir appartient à une tradition initiatique. Il faut donc être initié, et cela prend du temps et implique une relation forte à un maître curandero, lui même initié. Expurger cet aspect au profit d’une compréhension intellectuelle ou scientifique des enjeux et contenus de ces techniques reviendrait à –encore- privilégier l’intellect et le mental, au détriment du corporel, soit ici, l’expérience d’initiation vécue. Ce serait donc perdre l’un des grands apports véhiculé par cette tradition. Et troisièmement, puisque le thérapeute lui-même doit être passé « par là », sa propre corporalité est engagée dans le processus et va devenir une ressource dans son rapport au patient. Une ressource que l’on peut maintenant replacer dans ces deux apports que sont les pistes exploratoires et curatives.

[1] Guérisseur en espagnol. A distinguer des brujos, ou magiciens qui servent leur propre intérêt et non celui du patient.

Pour déterminer la problématique d’un individu, c’est à dire pour avancer vers un diagnostic, le psychanalyste se repose sur le triptyque suivant : sa connaissance en psychologie ou en psychopathologie (selon la lourdeur du cas), l’anamnèse, et sa propre psyché, dont il est censé observer et connaître les mouvements[1]. Transfert et contre transfert[2], demande principale et demande sous-jacente inconsciente viendront nourrir cela et asseoir le lien thérapeutique. La MTA fait du corps du soignant un outil de perception et de soin : le corps ressent des éléments de la problématique de l’autre, mais dans cette tradition, avec la réunion des conditions et des moyens adéquats, il peut aussi devenir outil thérapeutique permettant la contention voire même l’intégration de charges dont l’autre serait porteur. Des charges psychiques ou somatiques qu’il ne serait à même de contenir ou d’intégrer lui-même. Par conditions et moyens adéquats, il faut entendre emploi des plantes, cadre rituel inscrit dans une transmission initiatique, et corps du thérapeute préparé, tant sur le plan d’une « propreté[3] » que d’une solidité suffisantes, que sur le plan d’une habitude à l’employer comme cela, et donc à réguler et intégrer l’expérience.

A ce stade, on peut noter plusieurs choses. Tout d’abord, on voit bien que l’on s’éloigne de plus en plus d’un cadre rationnel cartésien, ce qui rend l’abord de la MTA difficile, dans une culture médicale strictement contenue dans ce cadre. Ensuite, le modèle de transmission initiatique est totalement adapté à des contenus empiriques et expérientiels, mais en rend la restitution difficile. Comment décrire l’indescriptible et parler de choses indicibles ? Notre vocabulaire est limité, et l’intensité de certaines expériences dépasse toute possibilité de contention narrative… sauf à situer le récit dans des superlatifs permanents et dans un flou un peu mystique indigeste. Mais on voit bien que l’indigestion touche aussi à la dichotomie diagnostic / cure. En MTA, il n’y a pas vraiment de frontière claire, ni définitive. Le soin va faire émerger chez le patient, des informations qui guideront le soignant dans sa cure. Et la cure, combinée aux ressentis du thérapeute, fera constamment évoluer la compréhension de la maladie ou du problème, donc le diagnostic.

Une chose peut être abordée ici de manière utile pour les thérapeutes qui liront ces lignes. Ce sont les effets sur le patient et son évolution. Un premier effet est que le lien est renforcé par cette prise en compte (et en charge) de la corporalité. Un rapport humain, plus horizontal, plus simple, peut se nouer : la présence de l’un corps face à l’autre n’est pas l’accessoire d’un dialogue permettant d’instaurer une relation thérapeutique, inévitablement verticale[4]. Cette présence est la fondation même du lien, la façon dont le thérapeute vit son incarnation[5] va participer au cheminement vers la manière dont le patient vit la sienne. Quelque chose d’horizontal, de confraternel et d’incidemment initiatique[6] va se jouer, ouvrant des champs thérapeutiques profonds et nouveaux.

Un second effet tient que la corporalité renvoie immédiatement à l’identité sexuée. Le genre de l’individu, son rapport au masculin et au féminin sont à la fois les racines primaires de l’Oedipe, et le fondement profond de sa personnalité[7]. Toute mon expérience personnelle et de thérapeute m’a amené à penser que cette identité de genre est la base même de notre subconscient, avec le rapport narcissique[8]. Mon genre et mon rapport à moi même sont les déterminants les plus profonds et les plus intriqués de la psyché inconsciente. Ils vont donc avoir les effets les plus prégnants sur toute la structure subconsciente (notamment en orientant les modalités des refoulements), mais aussi consciente (le moi et mon rapport à l’autre[9]). Le passage par le corps amène presque directement à ces dimensions et à ces questions. Là, le gain de temps que cela permet peut devenir une brutalité, si le thérapeute n’est pas solide et au clair sur ces aspects de son propre être.

Un troisième effet tient au fait que nettoyer le corps va amener des guérisons somatiques (maladies, douleurs…etc.) qui, si elles ne sont pas recherchées directement vont participer à l’évolution de l’individu. Indépendamment des effets sur la psyché des plantes.

Là réside le quatrième effet. La psyché va être invitée à se réorganiser, durant et après certaines pratiques de MTA. Des prises de conscience peuvent se faire, des clarifications, des inspirations… ce qui est certain, c’est que le mouvement de purification imprimé au corps se retrouve à l’identique sur le plan psychique et spirituel. Quand je dis à l’identique, je parle d’orientation symbolique du travail et d’intentionnalité curative, donc d’allègement des charges indues, et de croissance pour l’individu. Bien sûr, chez nous, occidentaux avides de verbalisation, l’ancrage de ces progrès passera souvent par une intégration psychique au travers d’un accompagnement psychanalytique « classique ». Intégrer l’expérience en la vivant, mais ensuite en en parlant reste nécessaire, surtout au début du cheminement thérapeutique. Quand le corps révélé et tout ce dont il est porteur en termes de marqueurs identitaires et psychiques, ne nécessite plus d’intégration verbale par le patient, c’est généralement signe que la fin de la psychothérapie est proche !

Conclusion

J’espère n’avoir pas été trop cryptique dans ce partage un peu brut de forge. Je tiens ici à réaffirmer que je suis avant tout psychanalyste ou psychothérapeute, selon de quel coté de quelle frontière on se place. Si je suis aussi un curandero qui apprend la MTA et qui l’emploie, ce n’est ni un titre que je mets en avant, ni quelque chose qui facilite la compréhension de ce que je fais auprès du monde médical. Les dérives néo-chamaniques et la puissance des plantes font –à juste titre au vu des abus et dommages possibles- très mauvaise presse à cette tradition belle et rigoureuse.

Ce qui unit en moi le psy et le curandero, c’est le mouvement. L’un comme l’autre doivent sans cesse cheminer et sans discontinuer se remettre en question. Le mouvement, encore une notion qui ne peut partir que du corps. Le mouvement qui est le marqueur du vivant. Mouvement de vos yeux lisant ces lignes, mouvement des photons portant à votre rétine l’écho de la page lue. Et pour finir, le mouvement de votre pensée pour lequel je vous remercie (quelle que soit son orientation), mais qui est irrémédiablement postérieur à tout cela. « Et pas si important que ça », dirait le curandero.

[1] A ce sujet, les pères de la psychanalyse, Freud et Jung, sont à l’unisson : seul un individu ayant lui même cheminé suffisamment sera à même d’exercer la vocation de psychanalyste, à l’exclusion de tout système diplômant. Sans cette connaissance de sa propre psyché, il ne peut y avoir de thérapeute. Cela pose la question des écoles privées de psychothérapie, qui cherchent à truster l’attribution du titre de psychanalyste en France, comme la faculté de psychologie est parvenue à le faire en Suisse.

[2] Envisagés ici comme moteurs et fondements positifs du travail analytique, et non dans leur vision freudienne, souvent méfiante pour ne pas dire paranoïde, vis à vis de l’attachement.

[3] Au moyen de purges et de diètes précises, les mêmes que celles employées dans le protocole thérapeutique.

[4] Cf : sujet supposé savoir, note n°1.

[5] Au sens premier « in carne », dans la chair.

[6] Même si ce mot est généralement à proscrire dans le rapport thérapeutique, tant notre culture de l’individu roi y place des fantasmes de perte de contrôle et d’abdication du libre arbitre, ainsi qu’un passéisme qui risque d’inquiéter inutilement le patient.

[7] La première chose annoncée lors d’une naissance est le genre du bébé qui vient de naître, genre exprimé par son corps.

[8] Au sens psychanalytique du rapport à soi

[9] Ou rapport d’objet, pour les psychanalistes.

La purge au Tabac

La purge au Tabac

Une pratique de la médecine amazonienne au service de la psychanalyse

Propos introductif

La psychanalyse, et d’une manière générale, toute la psychologie clinique repose sur la capacité du sujet à parler pour, au moyen de cette parole, investiguer ses symptômes, explorer son vécu et ses ressentis. Conceptualisation et symbolisation sont ainsi les clefs de voûte de la cure analytique. Un sujet incapable de verbalisation ou de jouer avec des concepts simples, comme le rapport de causalité entre une souffrance et une inhibition ou encore l’influence du passé sur le présent, aura les plus grandes difficultés à avancer sur le chemin du mieux être et de la guérison, au moyen de ces approches.

Le mental et les capacités intellectuelles de la personne sont donc les précurseurs inévitables du travail psychanalytique, même si ce dernier, s’il est bien conduit, visera à dépasser ces sphères par trop superficielles. Mais sans même parler d’une frange de la population qui pourrait ainsi être exclue de ce genre d’approches curatives, les thérapeutes de la psyché savent depuis toujours les limites de ce mode d’accès verbal et mental à la problématique du sujet. L’illustration la plus criante de cette impossibilité du verbe à tout dire, et donc de la parole à tout atteindre dans l’individu, c’est la manifestation psychosomatique. Le corps parle. Le corps dit. Le corps sait. Des refoulements inatteignables, des blocages trop verrouillés s’expriment par défaut au travers de pathologies ou de problèmes physiologiques.  Certaines orientations thérapeutiques comme l’hypnose ont donc décidé de « culbuter » psyché, en contournant les blocages inconscients. De même, les approches comportementalistes cherchent à passer par l’action pour faire évoluer l’état du sujet, sans résoudre ni confronter les origines subconscientes blessées du problème. Dans une autre veine, les approches psychocorporelles et –par exemple- la Gestalt-thérapie tentent d’adresser directement la réalité du corps pour soigner la psyché. Selon les cas et les personnes, ces outils peuvent fonctionner, et offrir des pistes intéressantes à la prise en charge de la souffrance de l’individu. Ma préférence, en tant que psychanalyste, va à la confrontation directe avec l’infini mystère qu’est Psyché, mais je me retrouve confronté aux mêmes limites que tous les autres thérapeutes : l’indicible ne se dit pas, l’inatteignable ne s’atteint pas, et quand le mental bloque, de connivence avec le subconscient qui protège ce qui est refoulé, le patient et la thérapie s’enlisent. Bien souvent, l’abrasion que provoque la durée de la cure psychanalytique suffit à traverser ces blocages. Mais n’y aurait-il pas d’autres moyens ? C’est là que la Médecine Traditionnelle Amazonienne (ci-après MTA) propose une ouverture passionnante.

J’évoquerai dans cet article la purge au Tabac, une des techniques curatives clef de la MTA. Je vais parler de cette plante, décrire certaines des modalités et règles de cette pratique, évoquer les bénéfices qui peuvent en être retirés, ainsi que le pont que je tente de bâtir entre cette médecine ancestrale exotique et notre vision occidentale moderne de la thérapie. Enfin, j’évoquerai certains risques liés à la rencontre entre ces deux mondes culturels et médicaux.

Le Tabac… et la purge

J’évoque ici la plante Tabac, vivante et entière, ou préparée à des fins médicinales. Dans le monde moderne, l’évocation du Tabac renvoie à la cigarette, à la maladie et à la mort. C’est donc à un changement radical de paradigme que je convie le lecteur, changement qui commence par la prise en considération globale d’une plante, et non d’un de ses produits dérivés imbécile et toxique. La coca, magnifique plante aux immenses vertus médicinales pâtit du même réductionnisme consumériste et addictif. Dans les deux cas, ces usages dévoyés et dangereux sont des symptômes de notre société malade : addictions, fuites de la réalité, quête destructrice de la performance. Autant de maux que les plantes ainsi détournées peuvent réguler et parfois guérir, si employées respectueusement et correctement.

Le Tabac est « le patron ». Il est le centre axial de la MTA et il est, dans la plupart des traditions que j’ai rencontrées, non seulement une plante maîtresse, mais sans doute LE maître des maîtres. Dans les traditions amazoniennes, les plantes sont classifiées selon une hiérarchie. Nulle plante est sans importance, mais certaines ont des fonctions plus élevées. Au sommet de cette pyramide se trouvent les plantes dites maîtresses, en ceci qu’elles soignent et enseignent aux humains. Le lecteur occidental percevra qu’un sujet à part entière mériterait d’être développé ici : l’esprit cartésien comprend qu’une plante soigne, mais qu’elle enseigne… ?! Je ne m’avancerai pas sur le thème de la personnification ou de l’esprit des plantes dans cet article. Sachez simplement que dans la tradition amazonienne, les plantes possèdent un esprit et une personnalité, et qu’à force de les consommer, de les fréquenter, d’en observer et vivre les effets, on peut constater des orientations clairement différenciées selon les plantes. Des orientations à même de caractériser une forme de personnalité.

Le tabac est une solanacée se présentant sous deux formes proches : Nicotiana Tabacum et Nicotiana Rustica. C’est une plante de feu : elle requiert un fort ensoleillement pour croitre, et pique un peu au goût. Elle « brûle » aussi les intoxications, les pensées parasites, bref, elle possède un feu purificateur, si elle est bien employée. Ce feu devient destructeur, lorsqu’employé de manière dévoyée, comme par exemple, en la fumant. C’est une plante masculine, qui restaure la verticalité, qui impose la loi et le cadre (symbolique et biologique) à celui qui la consomme, particulièrement en purges. Le Tabac purifie donc les structures, physiques comme psychiques, et apporte clarté et discernement. Ces affirmations reposent aussi bien sur mon expérience personnelle en tant que consommateur de cette plante, que sur mes observations cliniques de thérapeute l’employant et la prescrivant, ainsi que sur une cohérence jusque là non démentie avec ce qui est apporté par la tradition amazonienne. L’extrême complexité chimique de cette plante (dont beaucoup d’alcaloïdes peu ou pas connus) semble même confirmer, comme un clin d’œil de la biologie moderne vers les traditions chamaniques, sa nature particulière et son rang parmi les plantes de la forêt.

La purge au Tabac est un protocole de purification très simple et ritualisé. Par ritualisé, il faut entendre qu’il possède une ouverture et une clôture, et que ce qui se passe durant le rituel est normé par divers contenus propres à la MTA. L’aspect le plus marquant pour l’impétrant découvrant ces pratiques est sans doute la dimension chantée du travail, la majorité des pratiques de MTA reposant sur un arsenal de chants sacrés et thérapeutiques appelés Icaros. Les fréquences vibratoires très particulières de ces chants guident et favorisent le travail et, dans une certaine mesure, s’associent et se coordonnent avec les plantes (ici, le Tabac) pour accroitre la profondeur du champ thérapeutique. Des études ont déjà été conduites sur les fréquences vibratoires de ces Icaros (dont Bustos, S. – 2004), mais le sujet mérite d’être approfondi, notamment sur un plan neurologique. Quant à la finalité matérielle de la purge, elle est d’opérer un nettoyage, par l’activation de la fonction émétique, consécutivement à l’absorption d’une préparation liquide de jus de Tabac. Un certain nombre de règles alimentaires et comportementales, propres à la MTA et pour certaines spécifiques à la purge au Tabac, doivent être respectées quelques jours avant la purge, et également à postériori de cette dernière. Ces règles, notamment le jeûne le jour même de la purge, permettent de faciliter le travail, en réduisant les toxines présentes dans le corps. Pour le jeûne, sa fonction est aussi (et surtout !) de venir à la purge avec un estomac vide, pour que lors du vomissement, seul du liquide soit expurgé, et que le Tabac n’ait pas à commencer par évacuer un bol alimentaire. Il me paraît bon de préciser ici que le vomissement purgatif est très différent du vomissement réactionnel à une pathologie ou à un empoisonnement. La fonction émétique est une fonction naturelle, et sa dimension purgative semble l’être tout autant : tous les mammifères de notre planète se purgent, à l’exception du cheval pour des raisons physiologiques. Chats et chiens avalent régulièrement des plantes herbacées pour se purger, et les grands singes semblent même avoir développé une connaissance de diverses plantes, permettant d’obtenir divers effets purgatifs et curatifs. Les Indiens d’Amazonie ont simplement perfectionné et amené cette fonction naturelle à l’état de science médicinale. Et nous parlons ici de milliers d’années de pratique et d’ajustement des processus.

Purge et psychanalyse

La purge au Tabac s’inscrit sans discontinuité dans un processus thérapeutique tel que celui proposé par la psychanalyse. Symboliquement, un travail d’analyse consiste déjà à identifier et « sortir » les éléments bloquants qui encombrent le sujet dans sa réalisation personnelle (individuation). A l’identique, la purge propose de « rendre », dans tous les sens du terme, ce qui pollue, verrouille ou bloque la personne. Ici, comme dans toute les pratiques de MTA, il n’y a aucune distinction entre les plans physique, psychique et spirituel ou énergétique. Bien entendu, quand je mentionne ici la spiritualité ou les énergies, ont voit bien la rupture avec le cartésianisme scientifique qui se marque. Pourtant le regard condescendant de la science change, notamment au vu du sens psychosomatique inhérent à cette pratique : nettoyer le corps semble nettoyer, ou tout du moins bénéficier à la psyché. Un corps sain dans un esprit sain prônait Homère. Sans le connaître, les indiens de la Selva (forêt, en espagnol) sont parvenus au même précepte, au point que l’esprit et le corps ne se distinguent plus, et que leur médecine ne sait soigner que le tout. Mais ce qui attire de plus en plus de médecins de tous bords et de scientifiques vers cette pratique, ce sont les résultats curatifs obtenus. Je vais commencer par aborder la partie qui me concerne le plus directement, en tant que psychanalyste : les effets sur la psyché et sur la cure analytique. J’évoquerai ensuite les effets somatiques constatés. Je tiens à situer mon propos dans une observation clinique, et non dans une indémontable probité scientifique. Des projets d’études sur les marqueurs physiologiques pré et post purge au Tabac sont en préparation, mais ici je ne partage que mes observations de terrain et mon expérience personnelle de thérapeute.

La purge est un espace thérapeutique, déterminé temporellement et géographiquement. Ce qui s’y passe, ce qui s’y joue est donc systématiquement signifiant pour le sujet. Les rapports humains, la relation thérapeutique, la guidance au travers du rituel et des divers composant du protocole curatif, la posture du patient face à l’expérience, avant, pendant et après : tout fait sens et peut servir à nourrir et éclairer le travail psychanalytique. Ceci sans même parler de l’effet de la purge elle même, et sans prendre en compte l’élément supplémentaire qui participe fortement à l’orientation thérapeutique du tout : le Tabac.

L’espace de la purge est donc une condensation temporaire et artificielle du travail thérapeutique. Le patient vient y faire quelque chose de précis, quelque chose pour son propre bien, mais quelque chose ayant un coût objectif, et quelque chose qui, s’il est porteur de promesse d’aller mieux, passe par un effort, bref, quelque chose de momentanément désagréable. Personne à ma connaissance n’aime en soi boire, puis vomir du jus de tabac. Face à cette difficulté, le sujet se trouve confronté à ses limites, à ses résistances. Il peut donc déjà y apprendre beaucoup. Mais en plus, le rapport au thérapeute se trouve lui aussi activé et amplifié : celui qui administre le Tabac guide et aide, il accompagne, mais seul l’individu peut agir concrètement et traverser cette épreuve pour en sortir grandi. Toute la réalité de la psychanalyse est déjà là, réduite à quelques heures. Transfert et contre transfert sautent au yeux, et le thérapeute doit être parfaitement conscient de ce qui se joue dans la purge, tout comme dans l’analyse, faute de quoi des errements peuvent se faire jour. Jeux de pouvoir et ego-trips guettent bien des chamans peu enclins à la remise en question. Le thérapeute doit donc être conscient de ces enjeux (pour lui comme pour le patient), mais mieux, il doit être capable de récupérer cette matière, pour pouvoir l’utiliser dans le cadre plus classique de l’analyse, et en faire bénéficier l’individu. C’est déjà un des bénéfices extraordinaires de la purge, une des productions qui enrichissent le cheminement analytique, et ce bénéfice repose seulement sur le setting, le cadre et le rapport humain. En tant que psychanalyste explorant le point de jonction entre thérapie classique et purge, je sens qu’un champ sémantique et théorique s’offre à l’investigation et reste à bâtir, déjà en en ne considérant que les parallélisme et complémentarité des modalités des deux outils thérapeutiques. Mais si cadre et setting sont agissants et assez facilement compréhensibles pour un esprit occidental, il ne faut pas oublier l’action puissante et efficace du Tabac. J’avertis ici le lecteur trop cartésien : cette action résiste farouchement à l’enfermement conceptuel.

Si le Tabac est toujours la même plante, son effet n’est jamais identique d’une purge à l’autre. De même, les paramètres techniques de la préparation du jus de Tabac sont toujours strictement les mêmes (températures, temps de cuisson, plante issue du même lot…etc), mais les jus varient dans leurs force et dans leur… nature. Plus ou moins profond, plus ou moins marqué en tanins, en arômes, plus ou moins secouant, je ne m’explique toujours pas, après des années de pratique, l’ampleur du delta d’un jus à l’autre. A croire que le Tabac s’adapte à la purge et aux purgeurs… par anticipation. Le psychanalyste que je suis savoure la dimension psychotique que de tels propos pourraient amener à inférer. Mais face à la MTA, l’ouverture est la règle, tant tout peut vite paraître décalé, tant les paradigmes sont différents.

Il m’est donc impossible de systématiser ici l’effet du Tabac. Tout le monde vomit, mais tout le monde vit des choses différentes, et également différentes d’une purge à l’autre. Qu’est ce qui est vécu, ou parfois révélé ? Certaines personnes ont des prises de conscience sur des thématiques précises, concrètes, ou plus générales, existentielles. Ces prises de conscience peuvent provenir clairement de l’intérieur, du subconscient du sujet, et être perçues comme telles par celui qui les vit, mais elles peuvent aussi paraître venir de l’extérieur, comme si quelqu’un s’adressait à la personne. Archétypes, projection psychiques, esprit du Tabac… il me semble important de ne pas statuer et d’accueillir le vécu du sujet pour ce qu’il est, avec respect. Bien évidemment, l’orientation interne ou externe de ces caractérisations, tout comme les colorations particulières que chacun leur donnera, sont du pain béni pour le psychanalyste.

D’autres personnes vont revivre des épisodes de leur passé, ou vont simplement être submergées par des émotions, parfois reliées à un événement, parfois se déversant dans de simples décharges, sans sens immédiatement perceptible. Sens qui sera ensuite investigué, ou pas, selon l’utilité pour le patient, et selon son désir.

Il arrive aussi régulièrement que les gens ne perçoivent rien, si ce n’est des sensations physiques, et traversent l’effort que représente la purge uniquement pour ce qu’il est. Là aussi, ce silence apparent de Psyché doit être accueilli et respecté, et bien souvent les prises de consciences ou évolutions se manifesteront dans les jours ou les nuits qui suivent. Car le Tabac possède une autre fonction utile au psychanalyste : il active la fonction onirique.

Enfin, la tradition chamanique caractérise le Tabac comme étant une plante maîtresse, qui soigne et enseigne, et il arrive régulièrement que des personnes témoignent d’enseignements, relatifs à des manières de faire, à des comportements à corriger, ou à des questions à se poser. Ces enseignements peuvent être entendus ou reçus au moyen de rêves, mais ils peuvent aussi être entendus directement par la personne, durant la purge ou dans les heures qui suivent, comme si quelqu’un communiquait avec eux. D’autres fois, le sujet sait, sans rêves ni voix. Il sait, comme une évidence oubliée et revenue à la surface de la conscience.

 

Il serait possible de développer « ce que le tabac fait vivre » à chacun ab infinitum, tant l’expérience est individuelle et variable. En tant que thérapeute, il me semble important de souligner ici les caractéristiques communes, proposées par la rencontre avec cette plante étonnante, dont l’usage est si dévoyé sous nos latitudes. Que l’expérience soit positive, extatique même, ou que le vécu durant la purge soit plus négatif, c’est à dire fait de ressentis plutôt sombres et difficiles, la proposition du Tabac est toujours cohérente avec la réalité du patient. Comme au cours de la psychanalyse, les moments de blocage concourent à l’évolution de la personne, en ceci qu’ils lui donnent à connaître et à vivre « ce qui ne va pas ». Et bien souvent, ces moments indiquent ou donnent des indices sur l’origine du trouble. Faire face à cette part d’ombre, l’accepter, la traverser et en tirer les leçons de vie utiles est certes une épreuve, mais aussi un passage obligé. La force du Tabac et son coté structurant et déterminé (comme un père à la fois bon et rigoureux) sont bien souvent des recours précieux pour s’approcher de ces zones obscures. Une autre de ces caractéristiques communes aux expériences de purge est que rien n’est donné à vivre qui soit hors de portée du patient. Ce qui est vécu ou adressé est non seulement cohérent, mais c’est accessible et à même d’être résolu ou intégré par l’individu. Là encore, je laisse chacun libre d’interroger ce qui régule ainsi l’expérience : la psyché ? L’esprit du Tabac ?, Dieu et les anges ? La relation de confiance patient-thérapeute ? Plus je pratique la MTA, plus je suis enclin à préférer les réponses intégratives qui mettent du « et » entre les propositions, aux réponses exclusives, qui y mettent du « ou ».

Cette justesse, qui parfois peut être secouante, est toujours accompagnée de « l’étrange bienveillance de la plante », pour reprendre les mots prononcés récemment par une purgeuse. Une plante bienveillante… encore un concept difficile à faire coïncider avec notre culture qui traite tout comme objet, du végétal à l’animal. Pourtant, je peux témoigner de progrès et de bascules dans le cheminement thérapeutique de patients, et de visiteurs libres, venus découvrir le Tabac. Certains aspects de la dépression s’améliorent, l’estime de soi remonte. Fonction initiatique de l’épreuve, pouvoir curatif de la plante, renforcés par la contention thérapeutique ? J’ai vu des embellies sur des cas de stress post traumatique, sur lesquels je me sentais impuissant. Pourquoi cela agit-il ? Je ne peux que hasarder des hypothèses, mais j’aimerais savoir, ou au moins explorer ce qui peut l’être, au moyen des outils technologiques et scientifiques que nous possédons aujourd’hui. Il faudra que la science accepte de laisser subsister une bonne part de mystère, probablement par l’adjonction d’un concept lui permettant de se retirer.  Elle a bien accepté que ce soit le cas avec –par exemple- la notion de psyché,  qui définit « quelque-chose » sans pour autant l’expliquer.

Mais au cours d’une purge, le corps n’est pas laissé en reste, et des effets somatiques impressionnants m’ont été donnés à constater, parfois avec la présence de médecins. Des effets puissamment améliorants peuvent ainsi être suspectés -il faudrait là aussi se pencher sérieusement et scientifiquement sur la question- sur la maladie de Lime, et sur le syndrome d’Epstein Barr. Des dépendances aux médicaments et au tabac se sont vues réduites par purge, et des problèmes cutanés et articulaires aussi. D’une manière générale, la fatigue physique et psychique est améliorée, parfois dès le lendemain de la purge, et souvent dans les jours qui suivent.

Néo ou pseudo-chamanisme et contention thérapeutique

On voit bien, à la lecture de ce qui précède, que cette médecine et ses pratiques peuvent vite devenir des deus ex machina alimentant des pensées magiques et des délires new-age douteux. Psychique ou somatique, la MTA peut potentiellement agir sur tout, de surcroit en même temps. Panacée déresponsabilisant des pseudo thérapeutes peu scrupuleux, baguette de sorcier servant au profit de gourous prétendument éclairés… Cette médecine du fond des âges est trop forte et trop belle pour être laissée à des mains non expertes. Je m’explique : là bas, en Amazonie, le statut de thérapeute, de soignant est totalement inséparable de celui de chaman ou de curandero. Au point que cette intégration est non dite : si l’on consulte un chaman, un curandero, c’est pour se soigner. Leurs kushmas (vêtement rituel) et leurs plantes sont nos blouses blanches et nos stéthoscopes. Leur expertise est l’équivalent de notre science médicale. En traversant l’océan, la MTA devient un exotisme, teinté de curiosité philosophique ou anthropologique, de mystique et de spiritualité, souvent au rabais. La MTA provoque des choses, des mouvements nouveaux, intenses, pour l’occidental nourri d’hygiénisme et soigné aux antalgiques. Son intensité pousse tout un chacun à s’improviser chaman et à verser dans un libertarisme sans contrainte, expurgé de ce statut médicinal originel. Le chaman médicine-man devient chaman d’opérette lorsque l’on transpose cette médecine sous nos latitudes. Chaman d’opérette ou businessman avisé, mais la dimension de prise en charge de l’autre, de contention thérapeutique, non dite et ontologique au statut traditionnel, se perd. On n’y vient plus se soigner, on vient y vivre une aventure. Disneyland n’est pas loin. Or, c’est la dimension thérapeutique qui seule, me paraît offrir une traduction correcte et suffisamment sérieuse du statut de guérisseur/chaman dans notre réalité occidentale, et offrir protection au patient. Là encore le jugement n’est pas tant moral que de bon sens : les bonnes intentions de certains pseudo-chaman ne sont pas en cause. Leurs capacités à accueillir, protéger et faire croître l’autre le sont en revanche clairement. Je fais ici mention d’effets délétères constatés, de personnes mises en danger (très rarement avec le Tabac), puisqu’en effet, cette médecine est agissante. Imaginez l’impact d’un indien d’Amazonie sur sa tribu, s’il s’improvisait chirurgien après avoir été sauvé par une opération dans un service hospitalier occidental. Même avec les meilleures intentions du monde, ce serait catastrophique. Etre thérapeute est selon moi le garde fou incontournable, la condition sine qua none pour une transposition cohérente et rigoureuse des pratiques de la MTA chez nous.

Finalement, ce manque de considération, le sous-entendu que « ce ne serait pas vraiment » une médecine à part entière est ce qui risque de nous coûter le droit de recourir à cette médecine. N’importe qui tentant n’importe quoi, les gouvernements commencent à légiférer pour contenir la dérive. Ceux-là même qui prétendent servir cette médecine vont réussir à la rendre interdite.

Conclusion

Je relis cet article et je me rends compte du point auquel il est difficile de structurer un écrit, quand on parle de MTA, et plus particulièrement ici de purge. C’est sans doute cette difficulté qui rend cette médecine si belle : elle nous invite à nous ouvrir, corps et âme, à un regard sur le monde et sur la vie en rupture avec nos standards de pensée, consumériste, linéaire, causaliste. Ce regard frais, analogique, initiatique et instinctif me semble cruellement faire défaut à notre époque, surtout dans le soin et la médecine. Les laboratoires et les états veulent nous forcer à consommer plus de médicaments, plus de vaccins. Déléguer notre santé, inféoder notre bien être à des corporations dirigées par des intérêts financiers, est particulièrement déraisonnable, si ce n’est invraisemblablement dangereux. S’en remettre à la nature, à l’environnement qui nous permet de vivre, à « ce qui fait que nous sommes », est clairement plus durable et plus riche en expériences de vie. C’est aussi faire le pari de la confiance dans nos propres corps, c’est rétablir notre autonomie et valoriser nos capacités. Ce qui est vrai de nos capacités immunitaires l’est aussi pour nos capacités psychiques, et l’individuation de la personne humaine se joue aussi dans la manière dont toute l’humanité décide de se soigner. La MTA propose une voie objectivement libératrice et ouvrante, une voie sans brevets et sans actionnariat à satisfaire. Mais c’est une voie qui exige aussi rigueur et sérieux, une voie qui peut secouer et faire mal ou faire peur. La purge au Tabac illustre bien cela. On est loin du confort morne de la morphine et des anxiolytiques, mais la perspective de vie me paraît bien meilleure car elle s’accompagne précisément de la notion de responsabilité. Voici donc nos deux protagonistes : l’anesthésié et le purgeur. L’anesthésié est irresponsable : il n’est pas là. Le purgeur est responsable : il se détermine à chaque instant de la purge. Face à une douleur inutile, je suis bien évidemment pour l’anesthésie. Mais face à la vie ?

La question qui devrait, thérapeutes comme patients, orienter nos choix est la suivante : lequel des deux est le plus à même de ressentir la joie et le bonheur ?